Un petit air d’Eisenstein…

Chroniques des incommensurables riens (2)

A Och, errer des heures dans le bazar et la fête foraine permanente et regarder les gens comme s’ils sortaient d’un film d’Eisenstein.

Observer les joueurs d’échecs en pensant à Stefan Zweig et se demander lequel des deux joueurs qui s’affrontent devant moi est monsieur B., lequel est Mirko Czentovic; et puis se dire que le monde n’est sans doute pas aussi manichéen…

Peser ce qu’il y a encore de délicatement soviétique dans le spectacle des manèges colorés et des gens qui passent. En extraire le rouge. Par dérision (?)

La fin d’un monde ?

Chroniques des petites et grandes désillusions (1)

Le long de la route qui va de Kochkor à Naryn, on voit des camps de nomades, yourtes et roulottes, troupeaux qui souvent prennent leurs aises au milieu de la chaussée. La steppe est vaste et pourtant les camps sont tout au bord de la route, comme si les espaces libres faisaient peur désormais. Et comble, parfois ces camps sont cernés de clôtures.

                A Naryn, nous avons mangé près du bazar, un plov (riz pilaf) et un lagman (pâtes épaisses) avant de tenter de sortir de la ville pour faire du stop. Longue, longue ville, étendue comme un parchemin sans fin mais qui n’a rien à raconter. Une voiture sur deux est un taxi, difficile dans ces conditions de faire du stop : il faut lever, baisser le bras, lever, baisser le bras sans arrêt. Au bout d’une heure, nous finissons par prendre un taxi. Nous tentons de nous faire comprendre : nous voudrions être déposés à la sortie de la ville, sur la route de Kazarman. Incompréhension. Le chauffeur finit par appeler au téléphone quelqu’un qui parle anglais. Il nous tend son smartphone. Visiblement, on ne veut guère accéder à notre demande. Le chauffeur est hilare et n’arrête pas de répéter « Kazarman ! Kazarman ! » en riant.

                La route qui relie Naryn à Jalal-Abad (où nous voulons aller) via Kazarman n’est pas une route, c’est une piste interdite aux autobus, ouverte seulement l’été, et que n’empruntent que des taxis collectifs et les gens qui y sont obligés. Elle passe par de hauts cols. La difficulté d’y faire du stop, c’est que très peu de voitures l’empruntent.

                Après deux demi-tours, d’autres gens pris et déposés çà et là, le chauffeur de taxi finit par nous mener à la sortie de Naryn. Lui comme nous utilisons « Google trad ». Finalement, le smartphone permet à des gens qui ne parlent pas la même langue de communiquer ; en revanche, je ne suis pas certain que ce soit le cas entre ceux qui partagent la même ! Toujours hilare, le chauffeur nous dit qu’il va faire quelque chose pour nous : il écrit Kazarman en russe sur un morceau de carton…

                Il passe vraiment très peu de véhicules, mais un camion de chantier finit par s’arrêter. Le chauffeur nous demande d’où nous venons. Frantsous ! Du coup, le voilà qui nous explique qu’il a un cheval français, puis il nous met Hélène Ségara en concert sur son portable connecté à l’autoradio. Très mauvais son. Déjà que… « Je t’aime meuh ! ». Il  nous dépose 20 kilomètres plus loin (sur 330 à couvrir !) à un carrefour au milieu de nulle part. Il passe si peu de voitures que j’entreprends de repriser une chaussette (déjà) trouée !

Du stop au milieu de nulle part

Une Marshrutka (mini-bus local) passe et veut bien s’arrêter pour nous. On nous explique qu’il n’y a plus de place et qu’il nous faudra voyager debout. Il reste un siège pour Célia cependant et un adolescent d’une quinzaine d’années me cède le sien, eu égard à mon âge quasi canonique ! Échange en anglais avec ce garçon souriant qui fait des grimaces pour amuser ses frères. Nous descendons à Ak Tal, village au milieu de rien lui aussi. A droite la route fille tout droit sur trois ou quatre kilomètres jusqu’à l’endroit où elle se sépare en deux pistes, à droite celle qui va à Kazarman ; tout droit, celle qui s’accroche aux montagnes jusqu’au lac Song Kul. Nous marchons jusqu’au fleuve Naryn pout tenter de nous ravitailler en eau au cas où nous ayons à planter la tente loin de tout, ou tout près de rien. Évidemment, pendant que je suis en train de remplir la gourde loin de la route, une voiture passe. Célia me hèle. Je cours. Pour rien.

« Bon, la prochaine qui s’arrête, on la prend, où qu’elle aille ! »

                La voiture suivante s’arrête. « Song Kul ? » demande le chauffeur. Nous répondons oui. Initialement, nous avions décidé d’éluder ce lac pourtant réputé comme la perle du Kirghizistan par peur de l’afflux de touristes et du folklore factice, mais avec un petit pincement au cœur pourtant…

                Le chauffeur, qui s’appelle Erlan, explique qu’il va bien au Song Kul mais qu’il doit d’abord s’arrêter dans son village. Il a un camp de yourtes sur les rives du lac. Il nous montre des photos sur son téléphone. Il nous mène dans un hameau, dans une maison qui n’a visiblement pas l’eau courante mais qui semble néanmoins plus riche que celle d’Elvira, notre hôtesse à Karakol. On nous sert du thé à profusion, sucreries, gâteaux, pain, confiture…

                Erlan doit travailler. Il nous laisse sa maison à disposition pendant ce temps, salle de repos avec lit-divan et télévision. Un enfant de onze douze ans vient régulièrement nous servir du thé. Nous demandons à Erlan si nous pouvons l’aider, mais cela semble contraire à l’hospitalité Kirghize. Cette dernière ne cesse de nous étonner…

                En attendant, je regarde la carte. La piste que nous allons emprunter passe par un col à 3666 mètres ! Pour le moment, nous attendons sagement dans la « cuisine ». Elle est aussi dépouillée que celle d’Elvira. Une seule plaque électrique, un évier à réservoir en plastique orange…

… et un gros seau où les gens de la maison viennent régulièrement puiser de l’eau à boire avec une grosse louche verte.

Un four électrique par terre, un réfrigérateur antique et un vaisselier sans âge dont le vernis n’est plus qu’un souvenir. Pas de serrure aux portes.

                Vers 19h30, après un petit somme sur le lit-divan, nous prenons la piste pour le Song Kul. La voiture est pleine : Erlan, son père, deux enfants et nous. Quelques kilomètres plus loin, la voiture cale. Impossible de redémarrer. On s’acharne sur les téléphones mais le réseau est capricieux. Une voiture ouzbèque s’arrête. Palabres. Erlan consent à exécuter les manœuvres prescrites. Benzine problem ! On repart. Plus tard, je découvrirai que le « réservoir » d’essence de la voiture est en fait un gros bidon en plastique placé dans le coffre…

                Plus haut, nous nous arrêtons à la nuit tombante à un camp de yourtes près d’un torrent. Nous sommes accueillis par la mère d’Erlan. On nous invite à prendre place parmi cette famille kirghize réunie tandis que les ouzbèques dépanneurs mangent dans une autre yourte. Prière coranique dite par Erlan avant d’attaquer le premier plat. Tourte à la viande dans une sorte de pâte à raviolis. Puis ragoût-soupe au fort goût de mouton. Je remarque que les hommes mangent une pièce de viande qu’ils ne partagent pas avec nous…

                Nous passons le col à 3666m en pleine nuit. A l’arrivée, le lac est invisible, mais le ciel est merveilleusement étoilé. On prépare une yourte pour nous. Il est si tard que nous n’avons pas le courage de monter notre tente. Nous omettons stupidement de demander le prix. On allume le feu dans le poêle. Il fait bientôt une chaleur plus que douillette. Dans la nuit, il fera très froid. Et si au début nous dormons sans la moindre couverture, nous sommes bientôt contents de nous blottir sous les grosses couettes molletonnées kirghizes découvertes chez Elvira.

                Au matin, le givre recouvre la steppe. Le spectacle est saisissant de calme et de sérénité.

L’espace est si vaste et si ouvert que les multiples camps de yourtes à touristes qui parsèment les rives du lac passent presque inaperçus, et puis ils font couleur locale.

Beauté factice

Mais il ne faut pas se méprendre, ces camps sont des plaies, des simulacres où le touriste peut se donner l’illusion de l’authentique, mais au prix de décharges sauvages…

Décharge sur la steppe…

… et surtout de la corruption des valeurs initiales du pays : peu à peu l’hospitalité se métamorphose en simple accueil commercial. Nous nous étions pourtant bien jurés de ne pas tomber dans ce panneau-là, mais Erlan est si sympathique et nous sommes arrivés si tard que nous n’avons pas eu le cœur à refuser la yourte qu’il nous proposait.

                Autour du lac, il y a peut-être une dizaine de « vraies » yourtes, encore ne sont-elles plus habitées par de vrais nomades. Le nomadisme n’existe plus au Kirghizistan. Il s’est transformé en simples transhumances estivales. Les anciens nomades se sont sédentarisés au bord des routes où ils vendent du fromage et du Koumiz. C’est la fin d’un monde.

                Le lendemain, nous fainéantons, nous allons au bord du lac dont les vagues battent les galets comme une mer, construisons encore des cairns et des bonhommes en pierre, puis nous escaladons le pic Konnewitz (3133 m) pour avoir une vue d’ensemble du paysage.

Le lac Song Kul
Joe l’Indien…
Au sommet du pic Konnewizt

                De retour au camp, nous nous avisons enfin du prix des yourtes. Là, nous découvrons non seulement qu’il est très élevé pour le pays mais qu’en plus Erlan entend nous faire payer le transport jusqu’au lac et le repas pris chez sa mère. Et le corbeau de jurer, mais un peu tard…

                Le problème, c’est que nous devons redescendre du lac (56 km de piste) pour rejoindre la route de Kazarman. Erlan, qui décidemment ne manque pas d’air malgré l’altitude, propose de nous mener jusqu’à Kazarman moyennant 6000 som (75 euros). Mais nous allons tenter le stop.

                Finalement le lendemain, nous parvenons à nous incruster dans un voyage organisé français qui redescend vers Naryn (ce qui signifie que nous abandonnons l’idée de descendre dans le sud par Kazarman, il nous faudra repasser par Bichkek où nous allons de toute façon tenter de résoudre le problème des visas turkmènes, que nous n’avons toujours pas ). La guide kirghize, qui a vécu 6 ans à Paris et qui a une amie qui a fait le tour du monde en stop, est touchée par notre démarche. Il y a de la place pour nous dans le mini bus qui transporte les bagages. Nous sommes arrivés par le sud du lac, nous allons redescendre par le nord, par une piste de toute beauté. Bon évidemment, voyage organisé oblige, il y a les incontournables arrêts photos minutés, mais si nous avions fait du stop conventionnel, nous n’aurions sans doute pas pu nous arrêter pour voir cascades et paysages.

La route qui redescend dans la vallée est un impressionnant lacis !

                Nous profitons d’une crevaison de la camionnette qui transporte le groupe de français pour fausser compagnie à tout ce beau monde et faire du stop direction Kochkor. Deux camionnettes qui voyagent ensemble s’arrêtent. Il y a de la place pour nous dans la seconde. Quelques kilomètres plus loin, nous sommes invités à boire du koumiz (lait fermenté et boisson nationale) dans une roulotte nomade.

                Nous arrivons assez vite à Kochkor où nous sommes assaillis par un chauffeur de taxi et un autre de Marshrutka qui tous deux ont justement besoin de deux derniers voyageurs pour remplir leur véhicule et enfin partir. C’est la meilleure des situations pour nous ! En définitive, c’est le chauffeur de taxi qui propose le meilleur prix (250 com, 3 euros, pour faire 200 kilomètres).

                Nous voilà de nouveau à Bichkek, dans une guest house près de Osh Bazar et des taxis qui descendent vers le sud…


Villégiature au bord du lac Kol Ukok

Chroniques des incommensurables riens (1)

Il nous faut apprendre à sortir de l’attitude consumériste, des horaires, des emplois du temps. Nous ne sommes pas partis pour collectionner les sites et les paysages, pour nous en gaver comme on se gaverait de hamburgers ; nous sommes là pour vivre pleinement les secondes, les minutes, mortel folâtre, sont des gangues qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or.

Nous ne sommes pas en vacances, nous ne sommes donc pas contraints par le carcan étriqué de 15 petits jours de congés. Nous avons le temps. Nous pouvons prendre le temps. Nous commençons à peine à le comprendre et à agir en conséquence.

Et cela a vraiment commencé ces derniers jours au bord du lac Kol Ukok. 5 heures de marche pour l’atteindre, à 3014 mètres d’altitude. Au-dessus, il y en a, paraît-il, un autre, plus petit et plus beau. Nous n’y sommes pas allés. Nous nous sommes arrêtés sur les rives sauvages du premier, loin du camp de yourtes à touristes quatre kilomètres plus loin. Et nous sommes resté là « à ne rien faire ».

Imaginez…

Être allongé à la romaine sous un dais improvisé, à même les fleurs, entendre le ballet des insectes, le sifflement d’alarme des marmottes et ne rien faire d’autre que de sentir le monde.

Prendre un bain dans les eaux pures d’un lac glaciaire.

Rire. Lire. Écrire. Boire un thé. Construire des cairns à forme humaine.

Chercher des minéraux pour le plaisir des yeux. Observer les insectes, les oiseaux. Considérer la lenteur des nuages.

Voir un arc-en-ciel épouser la courbe d’une montagne.

Contempler le couchant.

Contempler l’aube.

Dans la pleine conscience de l’instant…

Un peu de temps qui passe…