Le Taj Mahal dans les brumes…

Enquêtes inquiètes (2)

Le Taj Mahal à l’aube.

Selon l’OMS, parmi les dix villes dont l’air est le plus pollué du monde, il y a neuf villes indiennes. Et parmi ces neufs villes, nous en avons visité deux – Varanasi (4ème ville la plus polluée du monde et qui pour l’instant remporte pour nous la palme de la pollution sonore), Agra (9ème) – et nous allons visiter 2 autres cités « mieux classées » – Jaïpur (14ème) et Jodhpur (17ème).
Ces quatre villes sont considérées comme des joyaux de l’Inde. Elles sont en péril. Les habitants qui y vivent sont en péril. Il a suffi de quelques heures à peine pour que nous nous mettions à tousser, alors imaginez l’état de ceux qui y vivent à longueur d’année! A longueur de vie!

La façade ouest du Taj Mahal vue de la mosquée.

Une des sept merveilles du monde moderne, le Taj Mahal, est aussi en péril. En 2016, parce que la pollution l’avait jauni, on lui a fait un masque de boue. Il a subi la pression d’échafaudages durant six mois. Depuis, il brunit et verdit. En cause, la pollution atmosphérique et les excréments de moustiques. La Yamuna voisine, une des sept rivières sacrées de l’Inde est tellement polluée par les nitrates et autres poisons que les algues pullulent, attirant des nuées de moustiques.

Le réchauffement climatique provoque par ailleurs un assèchement de la Yamuna, si bien que la terrasse où a été érigé le Taj Mahal, sur des fondations en bois, s’affaisse lentement. Le très grand nombre de visiteurs par jour accentue ce phénomène. Les plus alarmistes prédisent la chute des quatre minarets dans les années à venir. La cour suprême indienne a sèchement interpellé le gouvernement sur sa part de responsabilité: « Nous ne savons pas si vous avez ou non l’expertise dans ce domaine et même si vous avez les compétences, vous ne les mettez pas en œuvre, ou peut-être que vous ne vous en souciez pas du tout ».

Le gouvernement a donc augmenté les droits d’entrée et limité le nombre de visiteurs quotidiens à 40.000. Jusque-là, il y avait en moyenne 15000 visiteurs par jour dans la semaine et jusqu’à 70.000 le week-end, en grande majorité indiens. La mesure n’est donc effective que deux jours et ne concerne en fait que les indiens. Lorsque le quota de 40.000 visiteurs est atteint, les indiens n’ont plus le droit d’entrer, mais les occidentaux si, ce qui rend la mesure caduque et quelque peu absurde.

Pendant des années, l’afflux de visiteurs au Taj Mahal a permis de préserver le monument grâce aux sommes collectées. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit: le trop grand nombre de visiteurs le met en péril. C’est là tout le paradoxe du tourisme de masse. Si l’on veut réellement préserver le Taj Mahal, il faudra imposer des quotas beaucoup plus contraignants.

En attendant, le touriste occidental qui vient visiter le Taj Mahal doit payer un droit d’entrée 22 fois plus élevé que les indiens et n’a le droit de rester que trois heures. On pourrait se réjouir de cette mesure qui permet aux Indiens d’accéder à un monument qui leur appartient, mais c’est un trompe-l’oeil. Les droits d’entrée pour les indiens ont été multipliés par deux, passant de 25 à 50 roupies, ce qui réduit les visiteurs aux classes les plus aisées.

Un peu jauni…

J’ai vu le Taj Mahal pour la première fois en 1996. Le marbre était d’un blanc éclatant et le ciel bleu. Depuis, le Taj Mahal s’est terni et le ciel au-dessus d’Agra n’est plus jamais d’un bleu franc. L’air est plein de microparticules qui font du coucher de soleil une asphyxie. On le voit très bien sur les photos: le ciel est terne et sans nuances. Certains jours, le Taj Mahal est entièrement voilé par une brume sale qui n’a rien de romantique.

La face nord du Taj Mahal au coucher du soleil vue depuis l’autre rive de la Yamuna.

Pourtant ce monument reste une merveille. On ne sait par quelle magie ce bloc massif de marbre blanc semble en lévitation. Il a une étonnante présence, une aura que la pollution ne parvient pas à ternir. D’où qu’on le regarde, qu’on l’embrasse totalement du regard ou qu’on en ait qu’une vue partielle, il est beau.

Qui veut voir le Taj Mahal dans des conditions à peu près décentes devra se lever très tôt pour être là au lever du soleil et profiter en paix des nombreux oiseaux et écureuils qui habitent le parc.

Ensuite viendront les hordes de selfistes venus là non pas pour photographier le Taj Mahal mais pour SE photographier devant le Taj Mahal. Une pollution d’un nouveau type: le fog des selfistes est plus épais que les fumées d’hydrocarbures, et tout aussi irritant.

Visages de Bénarès

Chroniques des petites et grandes désillusions (4)

Lorsque nous avons passé la frontière, je me suis dit que rien n’avait changé en Inde. Presque rien. J’ai cherché des yeux les célèbres Ambassador, ces voitures qui faisaient vintage dès leur sortie d’usine, il n’y en avait plus. J’ai juste aperçu deux épaves qui rouillaient dans le fond d’un jardin. Bien sûr, il y avait toujours les rickshaws, les vélos antiques, les vaches de ville qui broutent les ordures, les chiens errants, les mendiants, les tas d’ordures, la stridence des klaxons, les minuscules échoppes sur quatre roues, mais plus les blanches Ambassador. A la place, il y avait d’autres voitures blanches, essentiellement de marques japonaises. Ce n’est pas un fait anodin. Ce renouvellement du parc automobile raconte l’ascension des classes moyennes en Inde et la mutation (limitée) à l’œuvre dans le pays. J’en ai une sorte de confirmation à Bénarès, alias Varanasi, la ville sainte des hindouistes. Il est dit que qui vient se faire incinérer là met fin au cycle des réincarnations…

Je suis venu pour la première fois à Varanasi il y a 25 ans. J’en gardais le souvenir d’une ville folle et empreinte de mysticisme. Varanasi est toujours aussi folle: incroyable trafic sur les artères principales, cacophonie de klaxons, cour des miracles de lépreux et d’éclopés, spectacle permanent dans les rues. Mais à mon sens, l’atmosphère n’est plus la même, le mysticisme a pris un autre tour…

Offrande de fleurs à Ganga

Le premier jour, nous n’avons pas eu le courage de nous lever avec le soleil (nous venions de faire 23 heures de bus) pour nous rendre aux Ghats, ces vastes escaliers qui descendent de la vieille ville vers le Gange, là où les indiens font leurs ablutions matinales. Nous sommes donc arrivés sur les lieux vers 10 heures. Plusieurs choses m’ont surpris. L’étonnante propreté des lieux d’abord, qui jure avec le reste de la ville. L’affluence ensuite.

Le nombre incroyable de marchands ambulants enfin – vendeurs d’offrandes florales, de porte-clés dorés, d’icônes hindouistes kitsches, de flûtes de bambou, de babygros en tissu éponge, de cartes postales, de tampons à tatouage éphémère, sans compter les coiffeurs-barbiers-masseurs et les nombreux bateliers – et le nombre tout aussi incroyable de gourous qui professent sous de vastes parasols en patchworks.

Gourou…

Autrefois, les Ghats étaient plus calmes et confidentiels à cette heure-là. On croisait quelques yogis et de rares gourous. Maintenant, on trouve tout un éventails exotique de « saints hommes » – à chignon, à dreads, enduits de cendres, coiffés de feuillage façon Puck, en dotis jaunes, portant sceptre ou non, etc.- et que l’on surprend souvent à compter leurs roupies. Ils exhortent le touriste à se prendre en photo avec eux (moyennant finance) ou tentent de leur apposer un tika coloré entre les yeux (et le « service » n’est pas gratuit non plus).

Celui-ci était occidental à n’en pas douter…
Gourou de chèvres…

Quant aux gourous qui tiennent église sous de grands parasols, on les voit occupés à animer des sortes d’ateliers mystico-pratiques, parlant beaucoup, interrompant souvent leur prêche pour interpeller les passants, amassant des billets qu’eux aussi ils comptent souvent. Tout cela sent fortement l’artifice et la tartufferie.

Mais baste, le spectacle est coloré et varié : nous passons un long moment à observer les visages et à tenter de saisir ce qui se passe derrière la fenêtre des yeux. Un groupe de percussionnistes anime quelques instants le haut des ghats, attirant même les ouailles d’un gourou visiblement populaire.

On se met à danser et je profite de cette diversion pour faire quelques « portraits volés ».

Il y a plus d’indiens que d’occidentaux parmi les badauds, y compris sur les grandes barques qui croisent sur le Gange. Cela aussi est nouveau. Les classes moyennes font désormais du tourisme et les indiens ont reconquis Varanasi. 

Bénarès est une ville construite sur une seule rive, l’autre est la rive des morts. Autrefois, cette dernière était totalement déserte et nul ou presque n’y posait le pied. Aujourd’hui, les bateaux y débarquent des touristes indiens et étrangers; on peut même y faire du dromadaire. Voilà qui est nouveau aussi. Nous regagnons très songeurs « La Vaca India », notre hôtel et le dortoir de quatre lits où nous dormons. 

Nous retournons aux ghats à la nuit tombante. On nous a annoncé une « cérémonie » dont nous ne savons rien. D’emblée, nous sommes saisis par le nombre de spectateurs. Car il s’agit bien plus d’un spectacle que d’une cérémonie. Les ghats sont combles. On se croirait dans un stade. Aux franges de la nuit, sur les eaux sombres du Gange, une multitude de barques bondées sont massées.

Face au fleuve, sept brahmanes officient en chœur dans une chorégraphie sans charme, maniant encens et flammes au son de cloches et de prières chantées enregistrées pour célébrer Ganga, la déesse mère, le tout sous l’œil rectangulaire des smartphones. L’ensemble n’a ni âme ni profondeur.

Les rites sincères ont mutés en folklore, semble-t-il. Le spectacle a quelque chose d’aussi décalé que les films de Bollywood. Nous partons avant la fin, pour tenter de sauver nos oreilles déjà bien abîmées par la cacophonie.

Je ne sais pas comment interpréter ce que j’ai vu. Est-ce le signe d’un recul du sacré chez les classes aisées qui du coup viennent chercher un ersatz de religiosité dans la ville sainte, confiant la direction de leurs âmes à des gourous comme à des coaches? Est-ce un phénomène identitaire, pour ne pas dire nationaliste, qui pousse les hindouistes à se fédérer autour de rituels contre une prétendue menace de l’Islam? Le récent épisode des deux millions de Musulmans de l’Assam auxquels le gouvernement a retiré la nationalité indienne pourrait le laisser penser. L’histoire a montré à plusieurs reprises que les mouvements nationalistes en Inde finissent en bain de sang. Il y a dans ce pays une véritable fascination pour l’Ahimsa (qu’on pourrait traduire par « non-violence » et qui est un des fondements de la religion Jaïn) façon Gandhi, mais c’est aussi un pays où la violence effrénée peut exploser soudainement, dans un Holi sanglant… Quoi qu’il en soit, il paraît que si l’on veut encore trouver une ferveur sincère à Varanasi, c’est sur le Ghat des crémations qu’il faut aller, mais nous nous voyions mal aller faire du tourisme au beau milieu d’un deuil, fût-ce sous un prétexte anthropologique. De même, nous nous sommes refusés à prendre le bateau à l’aube pour observer les ablutions des indiens depuis le fleuve (chose que j’avais faite il y a 25 ans).

Deux plans sans solution de continuité…

En revanche, nous nous sommes amusés à photographier les touristes (occidentaux en majorité, mais aussi indiens) qui photographiaient les ablutions. Petite mise en abyme pour rappeler qu’il y a toujours plusieurs manières de regarder et de voir les êtres et les choses.

Tous les chiens s’appellent Michel

Chroniques des petites et grandes démesures (7)

Le Dhaulagiri vu de Muktinath

Dans quelques jours, nous serons à Vanarasi, la ville d’une seule rive, posée au bord d’un Styx que les hindous appellent Gange, dans un bain de chair et d’âmes. Hier, nous étions encore dans les solitudes himalayennes. Entre les deux, il y aura eu deux jours dans la calme Pokhara, puis trois jours dans la poussière et le bruit de Katmandou, plus de trente-six heures de bus enfin, qui à n’en pas douter seront toute une histoire. 

Je ne sais ce que deviendra notre tour des Annapurna. Lentement les souvenirs se sédimentent au fond de ce grand lac qu’est notre mémoire, d’infimes aventures deviennent des épopées et ce qu’on croyait séisme finit en morne plaine. Nous avons un peu souffert, certains jours. On ne monte pas à 5000 mètres comme au sommet du Sancy et il faut bien être un peu masochiste pour s’infliger de marcher des jours durant avec un lourd sac sur le dos. Mais le rythme de la marche convient parfaitement à  la mémoire. Les êtres et les paysages s’y inscrivent pour longtemps. Lorsque l’on marche deux jours avec le Dhaulagiri en face de soi, le Dhaulagiri devient un paysage mental, si intime et si durablement fixé qu’il semble avoir toujours été là. 

Le Dhaulagiri vu de Muktinath

Le Népal des montagnes est un grand livre d’images, comme si soudain on entrait dans un conte, dans un espace-temps aux antipodes du nôtre.

Alors laissez-moi vous raconter une histoire de 270 kilomètres, une histoire qui monte et qui descend, se hisse à 5416 mètres avant de serpenter dans les vallées du Mustang, les jungles et les rizières. Une histoire de rencontres encore, rencontres de voyageurs frères ou altérité radicale de ces êtres croisés au bord du chemin, ces hommes et ces femmes qui vivent au plus près de la terre, dans tous les sens du mot.

Katmandou vu des Monkeys temples

L’histoire commence à Katmandou. Autrefois, c’était la ville des hippies, des babas cool qui venaient y chercher la drogue en vente libre, le folklore coloré du bouddhisme ou de l’hindouisme et une improbable ataraxie ; aujourd’hui, c’est la ville des trekkeurs en pantalon high tech et des contrefaçons North Face. Oh, il y a bien encore quelques fossiles des années soixante qui traînent çà et là leur maigre carcasse, ou de récentes émules des peace and love, mais ils sont anecdotiques. En vérité, Katmandou est un supermarché de la randonnée.

J’y suis allé pour la première fois en 2014, pour rejoindre ma fille Chloé partie là-bas simplement pour obtenir un nouveau visa pour l’Inde, c’était un an avant le tremblement de terre. Cinq ans plus tard, la ville porte encore les stigmates de la catastrophe. Certains temples, certaines maisons ne sont plus qu’un tas de gravas, d’autres ont été étayés dans l’urgence de la catastrophe et le sont encore. J’ai eu l’impression d’arpenter les Limbes. Une bonne partie de l’aide internationale s’est perdue. Dans les poches de qui?

Katmandou est une ville anarchique, sale et bruyante où l’on ne sait qui l’emporte de la couleur des habits et des guirlandes de fleurs ou du gris de la poussière.

Il faut du temps à notre autobus pour s’extraire des méandres de cette ville, pour lentement se hisser sur les hautes collines. Oh! Voir enfin les premières rizières, les premiers bananiers, la jungle et les rivières, les ponts suspendus! Mais irrémédiablement, il y a les bouteilles plastique de bord de route, les tas d’ordures, les immondices qui flottent au gré des courants.

Besi Sahar, point de départ de notre trek, est un village-rue très bruyant où s’alignent les lodges et les hôtels quelque peu désertés depuis que la piste mène plus haut, de plus en plus haut chaque année. Un jour peut-être les jeeps monteront jusqu’au Thorung La, et qu’y aura gagné le monde si ce n’est davantage de désenchantement? 

A onze ou douze ans j’ai lu « Annapurna, premier 8000 » de Maurice Herzog. Je ne savais pas exactement où était le Népal mais je savais que les sommets himalayens étaient des géants seulement accessibles à quelques êtres d’exception. Aujourd’hui, presque n’importe qui peut monter au sommet de l’Everest pour peu qu’il en ait les moyens, c’est-à-dire entre 15 et 50 000 dollars suivant le niveau de prestation. L’exploit n’est plus qu’une affaire d’argent et de logistique. 

Il est des sommets que je ne verrai que de loin, respectueusement. Je courberai l’échine devant eux. Je m’émerveillerai de leur beauté, assis à leur pied. Et ce sera tout. Mais c’est déjà tant!

En route pour Nadi Bazar

En fin de matinée du premier jour, nous sommes à Nadi Bazar, bien loin encore des sommets, dans un écrin de verdure, jungle des pentes, rizières jaune vert, palmes des bananiers. Le torrent gronde au loin. Nous sommes les seuls occupants de la Sky High Guest House, longère bleue de contreplaqué et de tôle, aux chambres minuscules. Le jardin est plein de ces fleurs orange dont on fait les guirlandes d’offrandes à Katmandou. Nous avons marché un peu moins de cinq heures, tranquillement, et dormi une bonne partie de l’après-midi. Nous savourons le calme sous un minuscule kiosque de bambous en buvant du thé.

La Sky High Guest House,

La seconde étape traverse des rizières et serpente au bord des jungles. Le paysage semble un éden naïf, comme sur la toile du douanier Rousseau, et je m’attends à voir surgir quelque Eve joueuse de flûte. Mais il n’y a pas de serpents visibles, juste de gros lézards.

Les villages que nous traversons sont comme des haïkus. Petites scènes de genre : femme ramassant du fourrage à la serpette, grand-mère ployant sous le faix d’un fardeau de verdure, moisson du riz, lessive sous un robinet, homme marchant, sa hache sur l’épaule… Ce monde est doux et paisible, presque anachronique. On se croirait dans un autre siècle et j’ai l’impression de marcher dans mes nostalgies. J’avais déjà fugitivement ressenti cela il y a bien longtemps, c’était dans le Fayoum égyptien, au temps où l’on pouvait encore s’y promener librement.

Nous pourrions marcher plus loin et plus longtemps, bien au-delà de Syange. Mais à quoi bon? Nous avons le temps. Le temps de grimper au-dessus des chutes d’eau, dans la jungle pleine de fougères arborescentes, d’observer les lézards, de me faire mordre par une sangsue et de nous étourdir au bruit du torrent qui rabote la montagne juste au-dessous de notre cabane de contreplaqué.

Indigo Hotel. C’est le dernier « hôtel » à la sortie du village. Trois minuscules chambres. Dhal bat et momos au menu. Nous avons négocié la gratuité de la nuit contre l’assurance que nous mangerions là midi, soir et lendemain matin. Le jeune propriétaire des lieux a accepté parce nous étions sans guide ni porteur et que nous prenions notre temps. Il ne semble guère apprécier les touristes qui passent en trombe et qui font le grand tour des Annapurna en moins de quinze jours. J’ai beaucoup de mal à comprendre son anglais ponctué d’incessants « you know » mais il est sympathique.

Une chambre…

Dans la suite de notre trek, nous négocierons toujours la gratuité de nos chambres d’hôtel. Qu’on ne s’y trompe pas, les mots « hôtel » et « chambre » n’ont pas le sens habituel en Himalaya. Ce sont généralement des constructions bancales de bois et de tôle. Les chambres sont minuscules (entre 5 et 10m2) sans chauffage, parfois sans électricité. Les sanitaires sont épiques : toilettes à la turque et douches se côtoient dans un même réduit exigu, généralement dans une cabane à l’extérieur. La chasse d’eau est un broc qu’on plonge dans un baril d’eau. Il y a rarement de l’eau chaude, ou quand elle est annoncée comme telle, elle est tout juste tiède.

Toilettes…

La plupart du temps donc, la chambre est gratuite si l’on prend le repas du soir et le petit-déjeuner à « l’hôtel ». Mais tout le monde ne le sait pas. C’est une information qui se transmet plus volontiers de voyageur à voyageur. Les touristes, eux, négocient le prix de la chambre, croyant faire une affaire lorsqu’ils parviennent à en faire baisser le prix. Bien évidemment, le niveau de confort des hôtels est très variable, tout comme celui de la cuisine servie. Lorsque nous aurons le choix, nous préfèrerons les hôtels pas trop tape à l’œil, sûr d’y rencontrer quelque frère d’âme. Le fait de négocier à chaque fois la gratuité de la chambre nous condamne néanmoins à être souvent remisés dans des pièces aveugles et glaciales. Mais c’est le prix à payer pour ne rien avoir à payer!

Le soir, nous recevons un message WhatsApp d’Anna, une jeune polonaise que nous avons rencontrée à Achgabat et qui nous devance sur le trek. Elle a eu beaucoup de mal à passer le Thorung La (col à 5416m). Le premier jour, elle a dû faire demi-tour à cause de la neige, du vent et du brouillard. Elle est passée le lendemain mais le chemin était extrêmement glissant. Elle nous conseille de prendre des crampons. Je crois qu’il est trop tard pour trouver des crampons. Alea jacta est… 

L’étape du lendemain est plus longue et plus difficile, surtout pour Célia qui a pris froid et qui a beaucoup de mal à respirer. Nous suivons le cours du torrent alimenté par une multitude de cascades, certaines gigantesques. Nous sommes bloqués un moment par un embouteillage de moutons et de chèvres à l’entrée d’un pont suspendu.

Nous traversons des villages plein de couleurs, des jungles encore, fougères arborescentes et bananiers sauvages. Une bonne partie du sentier est constitué de marches d’escaliers. Des centaines de petites marches, souvent glissantes. Nous arrivons à Tal vers 14 heures. Nous nous arrêtons dans la première lodge rencontrée tellement nous sommes fatigués.

Séchage des pommes.

Nous repartons à 7 heures du matin pour une étape un peu âpre, une sorte d’entre-deux. C’est la fin des rizières et des bananiers. Les cascades se multiplient, la jungle change. Nous sommes inquiets de notre condition physique. Sans doute payons-nous l’Ouzbékistan et l’Iran. Voyager comme nous le faisons implique de mener une vie assez malsaine. Que manger d’autre que ce que les pays que nous traversons proposent? Je sens bien que mon corps est douloureux et que passées les premières heures de marche, les muscles sont raides et fatigués. Mais il faut oublier cela. Ne pas se projeter trop loin vers les sommets. Il y a encore du temps devant nous. Et nous allons faire quelques randonnées intermédiaires pour nettoyer la machine, quitte à faire un peu violence à tout ce qui est grippé et rouillé. Je sais tout ce que je suis capable de faire « au mental » mais j’ai bien conscience aussi de ne pas être au mieux de ma forme! Nous poussons malgré tout jusqu’à Timang au-delà de l’étape prévue. Célia inonde ses chaussures en traversant un torrent. C’est une erreur stupide de notre part. Autre erreur, nous prenons une douche au moment où la température chute. Nous avons beaucoup de mal à nous réchauffer ensuite. 

Salut à toi le Paul!

L’étape suivante nous paraît plus facile alors que nous faisons 19 kilomètres. En chemin, nous croisons un homme qui laboure avec deux bœufs et, pour la première fois depuis le début de ce voyage, je salue la mémoire du Paul, un paysan que j’ai connu il y a bien longtemps. Un chien noir se met à nous suivre et nous l’appelons aussitôt Michel, en souvenir d’Étienne avec qui nous sommes montés au camp de base du Pic Lénine et pour lequel tous les chiens s’appellent Michel. D’autres Michel suivront. Certains feront plusieurs kilomètres en notre compagnie. Il nous arrivera d’en interpeller : « Eh Michel, tu viens avec nous ? » et le chien viendra…

A l’horizon, une pointe blanche émerge peu à peu par-dessus les montagnes couvertes de forêts. A Dharapani, le policier qui contrôle nos permis de trek nous dit que c’est l’Annapurna II.

Difficile de regarder où l’on marche quand on a un tel sommet en face de soi. Au gré des circonvolutions du sentier, l’Annapurna II finit par disparaître. Nous le retrouvons à Dhikur Pokhari où nous faisons étape – un village dominé aussi par une fantastique paroi de pierre qui ressemble à une titanesque rampe de skateboard –  puis le lendemain à Upper Pisang où nous avons décidé de faire une pause pour nous acclimater à l’altitude.

Nous avons le temps contrairement à l’immense majorité de ceux que nous croisons. Nous étions censés nous arrêter à Lower Pisang, plus bas dans la vallée, mais Célia a insisté pour monter tout en haut du village pour aller voir un monastère. Nous avons assisté à la prière.

Nous avons pris résidence quelques dizaines de mètres plus bas, à l’Himalaya Hotel qui offre une vue extraordinaire sur l’Annapurna II et le massif du Manaslu. Notre chambre est une cabane de planches de  trois mètres sur trois, glaciale. Pendant que Célia fait un somme, je monte au-dessus du monastère, jusqu’à 3411 mètres, pour profiter de la vue. Il y a beaucoup de vent mais le soleil est éclatant.

Le glacier de l’Annapurna est comme un miroir. Je me promène au milieu des drapeaux de prières. Au loin, le Manaslu semble irréel. Cocon de ouate glacée. Au coucher du soleil, il prendra des teintes rose orangé.

L’Annapurna II semble tout proche, comme à portée de main. Il est immense mais pas écrasant. Il est là, simplement là, d’une éclatante beauté. Même dans la nuit, on devine sa silhouette et on peut suivre le dessin de ses crêtes.

L’étape du lendemain nous mène à Mungii. Nous traversons quelques villages pas trop abîmés par le tourisme et suivons le haut sentier tandis que les groupes guidés empruntent la route. Cela va certainement plus vite, mais quel est l’intérêt d’aller plus vite si c’est pour rater le fabuleux spectacle qu’offrent les montagnes? Car pour les voir, il faut grimper sur le versant qui leur fait face, se hisser un peu à la hauteur de leur démesure.

Nous nous arrêtons à la sortie du village de Mungii d’où part un sentier pour le Kicho Lake (4600m), alias l’Ice Lake, que nous voulons aller voir. Nous nous couchons de très bonne heure et je passe une très bonne première partie de nuit. Puis je me réveille et je ne sais pourquoi la pensée de la mort s’impose soudain. J’imagine le pire, le mal des montagnes qui se saisit de moi à la Thorung La Pass. Je me vois allongé, le visage aussi émacié que celui de mon père sur son lit de mort. Étranges pensées.

Premiers yacks à Mungii

Nous partons à 7h15 pour l’ascension vers l’Ice Lake. 1184m de dénivelé sur 6 km. Nous avons juste un petit sac avec des vêtements chauds. Célia souffre. Une fois en haut, elle me dira avoir eu l’impression d’être un poisson hors de l’eau et de marcher dans de la gelée. Il est évident que l’ascension du Tilicho Lake et du Thorung La sera difficile pour elle. Asthme, coup de froid, ménisques fêlés, cela fait beaucoup. Nous mettons néanmoins exactement le temps donné pour l’ascension (3h30). En chemin, nous croisons bouquetins, chamois et aigles…

Le spectacle des Annapurna en face est saisissant. Au bord du lac, nous retrouvons Bertrand Planes, un artiste français croisé à l’hôtel où nous logeons, qui fait des installations numériques en plein air. Il vient de se baigner et « ne sent plus sa bite ». Deux canadiens se baignent aussi, dont un totalement nu. Nous redescendons tranquillement.

Le soir, dans la salle commune, quelqu’un demande au propriétaire des lieux depuis combien de temps le wifi s’est généralisé au Népal. Deux ou trois ans répond l’homme. Il explique qu’il n’a pas eu le choix. Il mime de façon comique des touristes arrivant à son hôtel et qui repartent aussitôt en s’appuyant sur leurs bâtons de marche quand ils apprennent qu’il n’y a ni wifi ni douche chaude. Une française lance que pour elle le wifi est plus important qu’une douche  chaude… Le problème, c’est que l’état népalais n’a pas les moyens de faire les choses dans les règles. On a déployé internet en altitude en tirant des câbles en pleine nature, sans poteaux : on les voit le long des pistes. Ils passent parfois dans les arbres. C’est bien la demande des touristes occidentaux qui a induit ce déploiement sauvage. Le touriste occidental veut son petit confort. C’est à cause de lui si des sentiers de trek deviennent des pistes carrossables et si certains villages népalais ne sont plus que des agglomérations colorées d’hôtels. Se pose aussi le problème de la gestion des déchets. Les milliers de trekkeurs qui passent chaque année laissent des tonnes de bouteilles plastiques et de déchets divers. Il y a ceux qui les jettent en pleine nature, il y a ceux qui utilisent les fosses creusées çà et là par les autorités du parc des Annapurna. Malheureusement, ces fosses d’altitude ne sont pas assez régulièrement vidées – incinérées à  même  la fosse serait plus juste : le vent disperse les ordures alentour, souillant le paysage et surtout les torrents à proximité.

Nous sommes les premiers à quitter l’hôtel le lendemain, direction le Tilicho Lake. Nous découvrons rapidement que le sentier est très fréquenté. Trop à notre goût. Cette surfréquentation a fait monter les prix. Les chambres ne sont plus gratuites. Au détour du sentier, le pic Tilicho, longtemps occulté par des montagnes pourtant plus petites, réapparait, tout comme le Gangapurna.

Avalanche…

En passant sous son glacier, nous assistons à une lointaine avalanche. Nous sommes fatigués et j’ai pris froid moi aussi. J’essaie de ne pas tousser mais c’est difficile. Mes yeux sont rouges. Conjonctivite déclenchée par le vent, la poussière et la fumée des poêles. Nous nous arrêtons dans le dernier hôtel avant le camp de base à 4133 m. Notre chambre, très ensoleillée et avec vue sur les montagnes est un cube de contreplaqué. Les fenêtres sont isolées avec du scotch. Après un petit somme, j’essaie de fabriquer des crampons avec du fil de fer ramassé quelques jours plus tôt, en prévision du Thorung La. Sait-on jamais?

Fabrication de crampons…

Je dors peu la nuit suivante. Réveillé à 1h30, je finis par me rendormir quelques heures plus tard mais c’est le moment que choisit un groupe de trekkeurs russes particulièrement discret pour faire un foin du diable à 4h30! 

Peu de temps après avoir quitté notre lodge, nous apercevons des chamois qui paissent tranquillement. Le sentier qui mène au camp de base du Tilicho nous rappelle la marche d’approche du pic Lénine au Kirghizstan : glaciers, cheminées de fée grises accrochées à de vertigineuses pentes. Certains rochers ressemblent à des dinosaures, à des lézards.

Le paysage a quelque chose de fantastique, avec des démesures dignes de Lovecraft. Nous arrivons en un temps record à destination et élisons domicile dans une nouvelle lodge en contreplaqué au Khansar Kang Hotel où nous croisons à nouveau Bertrand Planes qui caresse le projet d’aller dormir à la belle étoile au bord du lac Tilicho, ce qu’il fera, mais sans pouvoir fermer l’œil ni manger car un chat sauvage lui volera son sac de nourriture. Nous passons le reste de la journée à écrire et à restructurer notre blog. Le soir, nous discutons avec un couple de Pyrénéens, Matthieu et Mélaine et un duo de françaises, Noémie et Mathilde, parties pour un an de voyage. Nous les retrouvons peut-être en Asie du sud-est. Elles ont un guide népalais qui s’est saoulé avec beaucoup d’application et qui le lendemain sera incapable de monter au Tilicho.

Levés à 5h45, nous attendons 6h40 avant d’avoir notre petit déjeuner. C’est le joyeux bordel dans la salle commune. Elle a été transformée en dortoir pour guides et porteurs. Il faut enjamber matelas et dormeurs pour espérer approcher une table. Nous partons à 7 heures à l’assaut du Tilicho. Je mettrai 2h20 pour monter, Célia 2h47. Nous voilà rassurés sur notre condition physique et notre capacité à supporter l’altitude.

Le Tilicho est un enchantement. Le paysage ressemble à une illustration d’Heroïc Fantasy. Pour être bien certain d’avoir franchi la barrière des 5000 m, je monte sur un mamelon. Nous redescendons tranquillement. Il est midi. 

Sur la route de Yak Karkha
Sur la route de Yak Karkha
Sur la route de Yak Karkha

L’étape du lendemain nous mène à Yak Karkha. 16km. Nous passons par le village abandonné d’Upper Kangsar. C’est toujours impressionnant que de traverser un lieu déserté par les hommes. On se demande toujours ce qui a présidé à cet abandon. C’est une étape calme. Nous goûtons le silence et la solitude.

Nous passons une partie de l’après-midi et de la courte soirée avec trois des quatre français rencontrés plus tôt (Mathilde a lâché Noémie pour rentrer à Pokhara) et Pierre, un autre français. J’invite Jeronimo, un argentin que nous avons croisé à plusieurs reprises à se joindre à nous. C’est un grand gars filiforme qui voyage depuis deux ans et demi. Je ne sais pourquoi il nous a pris en affection. Avec un peu de chance, nous le croiserons à  nouveau en Inde : le monde des voyageurs est un si petit monde. Nous jouons au Uno et discutons voyages, non loin du poêle qui ne chauffe guère.

Le lendemain à six heures, nous partons pour la Thorung La Pass – « the biggest pass of the world ». Je marche un moment en compagnie de Matthieu et Mélaine puis j’attends Célia qui semble en difficulté. Elle souffre encore plus que pour l’ascension vers l’Ice Lake. Sa respiration est sifflante à cause de l’asthme. Elle fait une crise d’angoisse. Je ne pense pas qu’on puisse imaginer, à moins d’être soi-même asthmatique, la sensation d’étouffer qu’elle ressent, accentuée par le manque d’oxygène lié à l’altitude. Nous sommes à 4900m. J’essaie de l’aider en respirant avec elle. Sa respiration se calme peu à peu. Je l’exhorte à continuer devant moi. Elle finit par accepter. Nous montons lentement. A plusieurs reprises, elle me demandera de repasser devant pour marcher à mon rythme, mais jusqu’au bout je resterai un pas derrière elle. Je la sais têtue : elle n’abandonnera pas, elle a juste besoin de mon soutien. En chemin, nous croisons de grosses cailles Lubka et c’est une diversion bienvenue.

Nous arrivons au col en un peu moins de quatre heures, ce qui finalement est largement dans la moyenne. Il y a beaucoup de monde là-haut. C’est un peu la bataille pour se faire photographier devant le mythique panneau de la Thorung La Pass. Nous retrouvons Noémie, Matthieu et Mélaine, le temps de faire quelques photos. Les Pyrénéens redescendent les premiers parce que leur trek est fini, ils ont un bus à prendre à Muktinath.

Je vais faire la longue descente dans un état second assez difficile à décrire. Mes perceptions semblent ralenties. Je suis cotonneux. C’est une sensation assez proche de l’ivresse, ou de celle induite par la marijuana. J’essaie de rester concentré sur les obstacles du chemin, mais je trébuche à plusieurs reprises. Évidemment je pense à un des effets extrêmes du mal des montagnes, l’œdème cérébral. Je me force à penser, à parler, à essayer de décrire mentalement ce que je ressens, en attendant de pouvoir le faire par écrit. Le paysage alentour me paraît irréel, comme si ce n’était qu’un décor virtuel. Je me ressens moi-même comme virtuel, comme si j’avais intégré un avatar de jeu vidéo.

Bon an, mal an, nous arrivons à un village sans nom où nous retrouvons Matthieu et Mélaine attablés avec un couple de belges, croisés deux ou trois fois au hasard des étapes, qui malgré l’âge et les problèmes cardiaque (triple pontage) de l’homme, fait le tour des Annapurna. Nous sommes bientôt rejoints par Noémie et son guide. Je suis toujours dans un état cotonneux. Une nouvelle fois, les Pyrénéens repartent les premiers, bientôt suivie par Noémie. Nos momos tardent à venir si bien que nous repartons assez tard. La suite de la descente jusqu’à Muktinath se fait dans le même état second. En  chemin, nous croisons un kern agrémenté d’une torsade de fil de fer, j’y dépose les crampons que j’ai fabriqués et qui n’ont servi à rien. Pas de neige ni de vent ce jour-là au Thorung La.

Nous allons directement à l’hôtel Bob Marley juste à cause du nom. Comme il n’y a plus de place, nous nous rabattons sur le Mona Lisa Hotel juste à côté. Bien nous en prends car nous y retrouvons Pierre et mangeons en compagnie de pèlerins hindouistes qui nous font goûter à une gnôle de pomme locale. Je bois avec eux en espérant que cela aura un effet sur mon coup de froid. Il n’en est rien!

Nous passons la matinée du lendemain à visiter les temples bouddhistes et à contempler le Dhaulagiri.

Sieste l’après-midi. Le soir, nous écoutons Harvest de Neil Young sur la petite enceinte bluetooth achetée à Katmandou et que je finirai par oublier dans une chambre. Je retrouve la même légèreté sérieuse que lorsque nous l’écoutions, adolescent, mon ami André et moi dans sa chambre cubique. Une nouvelle fois, je comprends la chance que j’ai d’être où je suis et de faire ce que je fais. S’être délesté de l’esprit de sérieux, des obligations, de tous les boulets qui nous entravent l’âme. Je suis à Muktinath, Lower Mustang, si près du  Dhaulagiri, sous l’œil de deux gigantesques Bouddhas, et j’écoute de la musique dans une minuscule chambre glaciale, pelotonné dans un duvet jaune. Ce n’est pas sérieux! Maintenant, c’est Kansas, Dust in the Wind qui passe. Je pense aux montagnes que nous avons effleurées du regard ou de notre pas, à cette nature immense que nous côtoyons quotidiennement depuis deux semaines et je me dis qu’effectivement nous ne sommes que poussière au vent…

Le lendemain, nous sommes censés aller jusqu’à Marpha, mais la pluie et le vent nous arrêteront non loin de Jomson. Le matin, nous montons face au Dhaulagiri voilé par les nuages, sur l’ocre des immenses collines  du Lower Mustang.

A Lubra, nous ratons le sentier, marchons dans le large lit d’une rivière à la suite de yacks puis sur une piste caillouteuse qui surplombe la vallée où je découvre de magnifiques cristaux de barythine, trop gros pour être ramassés.

Le vent est terrible. Les nuages s’amoncellent dans la vallée de Jomson. C’est la première fois que nous revoyons la pluie depuis Ala Archa au Kirghizistan! Emmitouflés dans nos Goretex, nous parvenons à Jomson, ville laide et sans grand intérêt et rendue quelque peu sinistre par la pluie. Nous mangeons rapidement dans un minuscule restaurant puis regagnons le sentier jusqu’à Thini où après moultes déambulations, nous finissons par trouver une chambre chez l’habitant. Excellent Dhal Bat, chambre plus que rustique.

L’étape suivante est aussi marquée par le vent. Le Dhaulagiri se cache assez tôt derrière un voile de nuages. Nous marchons beaucoup (21,5 km) au bord de la rivière jusqu’à Kokhethanti.  Compte tenu du temps très instable et de mon état du jour (toux), nous décidons de ne pas monter voir la ice fall du Dhaulagiri. Nous la verrons de loin le lendemain.

Ice fall du Dhaulagiri

L’étape suivante est pénible parce que le sentier que nous avons choisi de prendre a été détruit par des glissements de terrain. Nous sommes contraints de suivre la piste sur de nombreux kilomètres; elle est fréquentée par des bus, des 4×4 et des motos et semble en réfection perpétuelle. L’entretien de cette route est un combat perdu d’avance.

Les pluies de mousson, le réchauffement climatique qui entraîne la fonte des glaciers et donc le gonflement des rivières, la nature de la roche, très friable par endroit, font que les glissements de terrain sont fréquents. Du reste, nous en rencontrons un sur notre route. La circulation est bloquée et une pelleteuse est à l’œuvre. Nous finissons par retrouver un sentier. Depuis le matin, nous n’avons croisé aucun randonneur. Très peu de monde fait le tour complet des Annapurna. Nous traversons d’authentiques villages et assistons à bien des scènes de vie quotidienne: moissons, labours (et je salue à nouveau le Paul), femmes à la vaisselle, vannerie…

J’essaie de capter ces instants en me faisant voleur d’âmes. Car en matière de photographie, on ne peut saisir la réalité des gens si on leur demande l’autorisation de les photographier. Au mieux, on fait un beau portrait, mais on rate l’essentiel, quelque chose qui ne peut être capté que si le sujet ignore qu’on le photographie. Voilà pourquoi, entre autres, je hais les selfies collectifs (et individuels), ils ne sont que mise en scène d’un moment qui n’a jamais existé.

Je me suis fait voleur d’instants. Cela aiguise profondément le regard. Je passe dans les villes et les villages, à  l’affût, dans la pleine conscience de tout ce qui se passe. Une femme confectionne des guirlandes de fleurs, un homme laboure son champ, une jeune fille s’affaire à la lessive… Ce sont de minuscules saynètes, comme des poèmes qui racontent la vie quotidienne, qui disent une condition sociale particulière, qui révèlent parfois des inhibitions, des prohibitions, des aspirations…

Pour saisir ces instants-là, il faut aller vite, choisir rapidement le meilleur mode, un cadrage possible, ne pas trop réfléchir. Même lorsque la photographie est floue ou mal cadrée, elle signifie quelque chose. Elle ouvre la voie à l’imagination.

Qui est cet homme? Pourquoi fait-il ce qu’il fait? Que racontent ses rides? Ses vêtements? Son attitude? Je ne connaîtrai pas son nom, encore moins sa vie. Je n’entrerai pas dans sa maison. Pourtant j’ai saisi quelque chose de lui, une bribe d’âme. Voilà pourquoi les vieilles femmes népalaises, et bien d’autres peuples sur terre, refusent qu’on les prenne en photo: elles ont peur qu’on leur vole un morceau d’elles-mêmes. Et qui sait, peut-être ont-elles raison.

Les quelques hôtels et restaurants que nous croisons tombent en désuétude. Certains sont à l’abandon. Les touristes ont déserté cette partie du trek, se contentant souvent de la partie qui va de Manang à  Muktinath. C’est dommage pour eux car ils ratent là un Népal authentique, et c’est tant mieux pour nous car nous avons la paix. Nous sommes redescendus à 1500 m. Nous sommes les seuls occupants de L’Annapurna Lodge à Kopchepani, 4 chambres qui ressemblent à des remises. Toit en tôle au-dessus du lit, cloisons de bois qui blanchissent les habits quand on les effleure. 

Depuis plus de 4 mois que nous voyageons, nous avons acquis la capacité de nous adapter à tous les lieux. Sitôt entrés dans une chambre, elle devient nôtre quel que soit son état. Parfois les draps sont sales, parfois il n’y a pas de drap. Nous avons eu des souris, des chenilles, des araignées, des cafards… Nous avons dormi dans notre tente, dans des yourtes, des chambres à achever un neurasthénique, dans des dortoirs, dans des appartements luxueux, d’autres qui respiraient la misère, des hôtels minables, des cubes de planches mal équarries ; il y avait parfois une douche, parfois non. Nous avons appris à nous laver avec un broc d’eau froide plongé dans un seau ; à faire notre lessive dans l’eau glaciale, à tendre un fil dans notre chambre du jour pour la faire sécher ou à l’accrocher à nos sacs à dos pour qu’elle sèche pendant que nous marchons. Lorsque nous partons le matin, nous ne savons pas où nous dormirons le soir. Tel est notre quotidien.

L’étape suivante nous mène de Kopchepani à Ghara. Nous redescendons dans les opulences végétales : jungles et jardins. Le paradoxe, c’est que nous n’arrêtons pas de montrer des marches : 2257 petites marches de pierre durant cette journée. Autrefois, avant les pistes carrossables, c’était le seul moyen d’aller d’un village à l’autre. Certains de ces escaliers doivent avoir plusieurs siècles.

Avant Tatopani, nous croisons des jardins luxuriants : oranges, mandarines, citrons verts, bananes, potagers foisonnants. Cette partie de la vallée du Kali Gandaki semble plus riche. Aux alentours de 1500m, tout semble pousser. La nature est d’une incroyable fécondité.

Après Tatopani (1190 m) où nous nous arrêtons pour manger, nous entamons la remontée qui nous mènera à Ghorepani (2880 m) le lendemain. Piste et marches. Nous ne cessons de croiser des scènes pittoresques de la vie des champs.

Des toiles de Millet à l’orientale. Nous traversons des villages où les Guest Houses sont définitivement fermées. Cette partie du trek est très peu fréquentée. De fait, depuis que nous avons quitté Muktinath au pied du Thorung La, nous n’avons quasiment croisé personne. Nous sommes seuls sur le sentier toute la journée au milieu des immensités.

Nous nous arrêtons à Ghara, dans la Guest House Regina. Il y a 3 chambres aménagées dans le grenier et d’autres en-dessous. On nous assigne la dernière, avec vue sur les montagnes et la campagne. Pas de douche mais un robinet d’eau froide en hauteur. Jardin foisonnant, piments, courgettes aériennes, fleurs…

Nous nous lavons et faisons la lessive tout en observant un duo assis sur le perron de la maison d’en face : un vieil homme semble parler tout seul sous le regard d’une grosse femme assis en tailleur qui se triture le nez et observe ensuite ce qu’elle en a exhumé.

Deux heures après nous, un trio de trekkeurs anglais s’installe aussi. Ils sont en route pour le camp de base de l’Annapurna. Ils ont arrêté le trek des Annapurna à Jomson et fait en Jeep le trajet jusqu’à Tatopani. 

Le lendemain, nous partons avec l’idée de dépasser Ghorepani. La montée est assez rude. 4206 marches. Compter les marches est une diversion qui permet d’oublier la fatigue. Nous croisons davantage de trekkeurs, à commencer par Jeronimo – c’est une machine humaine – qui pendant que nous fainéantions à Muktinath, a fait d’autres randonnées secondaires. Après plusieurs jours sans voir personne, l’arrivée à Ghorepani est un choc pour nous : ville factice uniquement composée d’hôtels et de restaurants, elle a quelque chose d’une station de ski mâtinée de Disneyland. Nous mangeons – fort bien – dans un des seuls petits restaurants authentiques de la ville puis nous repartons aussi vite que possible.

Dans le début de la longue descente, nous croisons plus de randonneurs qu’en vingt jours de trek! Licornes et Pimprenelles en nombre. Beaucoup de randonneurs du dimanche qui viennent là pour aller à Poon Hill voir le panorama sur l’Himalaya. Un guide que nous croisons nous dit qu’il y a au moins 3000 personnes là-haut. Voilà qui nous confirme dans notre idée de ne pas aller là-bas!

Le nombre de porteurs est effarant. Ce qu’ils portent l’est encore plus. Certains charrient 3 ou 4 sacs à dos superposés et liés les uns aux autres, à la force du front. L’idée que l’on puisse faire porter à d’autres le poids de l’opulence occidentale nous est insupportable. Que des randonneurs endimanchés ne soient pas foutus de traîner eux-mêmes tout leur inutile bardas nous agace au plus haut point. Je suis sûr que si on ouvrait les sacs que supportent les porteurs, on trouverait des objets aussi incongrus ici que des sèche-cheveux, des ordinateurs, des trousses de maquillage, des rasoirs électriques, que sais-je encore? Évidemment, il se trouvera toujours des gens bien-pensants pour dire que c’est bien pour les népalais d’avoir du travail. Ont-ils bien regardé le visage des porteurs quand ils traînent des sacs de 60 kilos? Ont-ils considéré l’âge de certains? Ils n’ont parfois pas plus de seize ans ou sont au contraire d’un âge avancé, le corps plus sec qu’un sarment. Beaucoup portent une charge plus lourdes qu’eux. Et leur équipement? Beaucoup sont en tongs! Ce n’est pas un travail, c’est une servitude. C’est rabaisser l’homme à l’état de bête de somme. C’est le condamner à de graves problèmes de dos, à des tassement cervicaux terribles et à un vieillissement prématuré. J’ai honte pour tous ces occidentaux en goguette qui osent trottiner avec distinction en collants fluo pendant que d’autres se coltinent le poids de leur liberté!  

Nous sommes en début d’après-midi, ce qui fait que le flot des pseudo trekkeurs se tarit bientôt et nous nous retrouvons à nouveau seuls. Le paysage est totalement différent du versant que nous avons grimpé dans la matinée. Ici, c’est l’opulence des jungles denses. Soudain, Célia aperçoit des singes et nous restons un long moment à les observer. Trois petits se chamaillent, d’autres sont tranquillement assis. A un trio de randonneurs qui me demande ce que nous regardons, je réponds « monkeys » sans susciter la moindre curiosité chez eux, ils passent leur chemin.

Nous nous arrêtons dans une vieille Guest House à moitié en ruine. Chambre à 100 roupies (80 cents). Nourriture un peu chère pour le coin. Le plafond de la chambre est en toile cirée. L’ensemble fait un peu taudis. J’installe une ficelle à la fenêtre pour tendre un des « draps » – en fait un simple morceau de tissu qu’on a découpé en le déchirant – de façon à occulter le froid qui s’engouffre par la fenêtre si mal ajustée qu’elle est comme ouverte! Nous commandons un repas pour 18h30 et il nous est servi à 17h45! Les népalais et l’heure! Alors que nous sommes couchés, un groupe de randonneurs très bruyant débarque. Au raffut qu’ils font, nous imaginons qu’ils sont au moins dix! Qui plus est, ces braves gens se réveillent à 4h30 pour partir un peu avant 7 heures. Ils ne sont que quatre.

Nous partons pour notre dernière étape. Il n’y a pas grand chose à en dire. Ce versant de la montagne est très fréquenté parce qu’il mène à Poon Hill, le trek le plus populaire du Népal. A midi, nous sommes à Nayapul, nous prenons un bus local  pour Pokhara. Deux heures de route pour faire 37 km, assis sur un coussin en face de la porte, serrés comme des sardines.

A Pokhara
A Pokhara

Pokhara nous surprend. Grosse ville étonnamment paisible et propre, posée au bord d’un lac ; ville cosmopolite et à l’intense vie nocturne. Ville où il doit être facile de s’égarer et de vendre son âme à des dieux qui n’en sont pas. L’alcool coule à flot, le cannabis embaume les restaurants, de jeunes femmes entièrement tatouées mangent des crêpes bretonnes, affalées sur de gros coussins. N’en déplaise à Barjavel, les chemins ne semblent plus mener à Katmandou mais bel et bien à Pokhara. Les villes aussi ont un destin…