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On demande rarement aux gens qui ils sont, mais plus volontiers ce qu’ils font dans la vie, comme si finalement nous nous réduisions à n’être que ce que nous faisons. L’un a été professeur de lettres; l’autre, infirmière. Pendant au moins deux ans, nous allons cesser d’ « être notre profession » pour devenir de simples voyageurs, des errants qui parcourent le monde sans rien faire de productif, au sens où l’entend notre « civilisation ». Nous ne partons pas en vacances car qui dit vacances, dit travail, et donc salaire. Nous n’aurons ni travail ni salaire. Nous n’aurons pas non plus d’adresse puisque nous ne laissons derrière nous ni maison ni appartement. Nous n’aurons donc pas de trousseau de clés pour alourdir nos poches. Nous partons avec chacun un sac sur le dos. Notre toit sera une petite tente de bivouac. Pourquoi faisons-nous cela? Parce qu’on en a envie! Et c’est la meilleure des raisons! Combien de fois dans nos vies sommes-nous vraiment en mesure de faire ce dont nous avons envie? Nous partons aussi pour voir un peu le monde! Pour rire et nous amuser. Pour profiter de la beauté des êtres et des choses. Pour être libres de notre temps. Parce que la vie, c’est maintenant! Alain & Célia

Regarder mourir les glaciers

Enquêtes inquiètes

Iceberg sur le Jokulsarlon

Les glaciers, c’est un peu pour eux que nous sommes partis, pour les voir. Tant qu’ils sont encore là, encore fiers avec leurs lances blanches et bleues.

« Lances des glaciers fiers » (Rimbaud – Voyelles)

Car ils se retirent, les glaciers, laissant derrière eux d’immenses arènes de roches lentement broyées, de gigantesques tas de sable volcanique, et des lacs qui un jour disparaîtront, quand tout aura fondu.


Les glaciers, nous les avons vus au Kirghizistan; j’ai même marché sur celui du pic Lenine et franchi de fragiles ponts de planches par-dessus les crevasses; nous les avons vus au Népal, de loin; et maintenant nous les voyons de plus près en Islande. Où qu’ils soient, ils vont mal; ils sont malades; ils se retranchent, ils se replient, ils s’amenuisent comme des peaux de chagrin.

Drangajökull
Drangajökull


Dans les Fjords de l’ouest, nous avons marché jusqu’au pied du Drangajökull (160 km2, le 5ème glacier d’Islande par sa superficie), traversant rivières et torrents, à travers la longue moraine sombre, abandonnée par la débâcle.

Mýrdalsjökull
Mýrdalsjökull

Lors de nos treks Fimmvörðuháls-Laugavegur, nous avons tutoyé par trois fois le  Mýrdalsjökull (596 km2) et l’Eyjafjallajökull (78 km2), traversant la langue de neige et de glace qui les relie, sous le soleil, sous le brouillard et sous la pluie. C’était un merveilleux spectacle, évidemment. Étincelant. Grandiose. Nous sentions leur souffle, leur froide respiration.

Vers Botnar, nous avons bivouaqué sous une langue du Mýrdalsjökull dont la calotte glacière cache le tumultueux volcan Katla. C’est une spécificité des glaciers islandais que de servir d’étouffoir aux volcans. Si jamais la glace fond de trop, alors la pression qui les a contenus jusque là ne sera plus suffisante…

Vatnajökull

Du plus grand des glaciers islandais, le Vatnajökull, qui a lui seul occupe près de 8% de l’Islande, on ne peut voir que de grandes langues glaciaires qui descendent jusqu’au niveau de la mer. Pour embrasser son aire, il faudrait le survoler. Et puis comment imaginer des glaces de 1000 mètres d’épaisseur ?

Une des langues du Vatnajökull

Lui aussi recule. Sa fonte forme des lagons plus ou moins vastes. Le plus célèbre, le Jokulsarlon, est né dans les années 1930. Depuis, il n’a cessé de grandir tandis que reculait la langue glaciaire. Le Jokulsarlon est devenu une des grandes attractions d’Islande.

Sur le Jokulsarlon

Et c’est vrai qu’il a de faux airs arctiques, ce lagon, avec ces icebergs bleus: on pourrait presque s’imaginer naviguer sur une banquise au printemps. Des phoques s’y prélassent, allongés sur de grands glaçons.

Sur le Jokulsarlon
Sur le Jokulsarlon
Sur le Jokulsarlon
Sur le Jokulsarlon

A marée descendante, les plus petits icebergs s’en vont jusqu’à la mer ou s’échouent sur le sable volcanique noir, dessinant de surréalistes toiles. Le spectacle est fascinant.

Les glaces bleues sont particulièrement photogéniques. Si elles sont bleues, c’est parce qu’elles ont été terriblement compressées: ce sont les plus anciennes… Combien de centaines de milliers d’années?

Le fabuleux spectacle du Jokulsarlon est en fait celui d’une lente agonie. On vient ici regarder mourir le glacier. Ces glaces bleues sont parmi les plus pures du monde et elles s’en vont se noyer dans les vagues saumâtres, on vient de loin pour les regarder disparaître.

Toute une économie s’est même organisée autour de cette agonie: bateaux amphibies et zodiacs sillonnent le Jokulsarlon. En 2019, un premier glacier Islandais a officiellement disparu, le Okjökul. Les autres suivront. Les spécialistes leur donnent 200 ans: 7 ou 8 générations humaines…

Depuis 2000, les glaciers islandais ont perdu 800 km2 tandis que les lagons de fonte augmentaient de 1km2 par an.

Changements dans la langue de glace de Breiðamerkurjökull- Jökulsárlón Lagoon.

Ce qui frappe le plus en Islande, c’est l’omniprésence de l’eau douce: torrents, rivières, cascades, sources chaudes, glace et neige.
Et pourtant elle disparaîtra avec les glaciers. Mais nous avons le temps, n’est-ce pas? 200 ans! Le temps de regarder mourir les glaciers. Et le reste.
Après nous le déluge!