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Night bus to Bangkok

Impressions nocturnes…

La dernière fois que nous avions pris un bus de nuit, c’était au mois de mars, à Sianoukville, pour passer, entre deux ports, d’une île cambodgienne à une île thaïlandaise.

Trois mois sans prendre un bus: un record!

Cette nuit, nous allons à Bangkok en longeant la mer. Elle est là, quelque part à main droite, lointaine et cachée. Nous ne la reverrons pas. Au lever du jour, nous serons à Bangkok.

Je ne suis pas sûr de partager l’enthousiasme de Richard Bohringer pour la beauté des villes la nuit. Traverser une ville nocturne, c’est comme suivre un long ruban de lumières, une guirlande, un stroboscope de lueurs et de béton. Réverbères, immeubles, néons, phares des voitures, réverbères, immeubles, néons, phares des voitures; sans cesse; avec parfois l’impression que les villes n’en finissent pas de se dérouler, qu’à peine sorti d’une agglomération (en l’occurrence, le terme est affreusement parfait), on entre dans une autre, tant il est vrai que les hommes ont crû et se sont multipliés…

Leurs villes sont laides, aux hommes, ce sont des parchemins d’asphalte qui racontent tous la même histoire: zones industrielles, artisanales, commerciales, avec les mêmes enseignes, les mêmes voitures qui passent, les mêmes ponts qui enjambent les quatre-voies, entrelacs des échangeurs comme des reptations minérales et métalliques, arbres cacochymes et tordus entre deux voies, banlieues tristes avec les mêmes immeubles tristes, plus ou moins hauts, plus ou moins laids, hypnotique déroulement des fils électriques et des glissières de béton…

Les bus de nuit ne pénètrent que rarement dans le cœur des villes; ils font halte dans des hubs commerciaux et impersonnels, illuminés comme des sapins de Noël, où l’on peut manger et boire à n’importe quelle heure; dans d’immenses stations services et des gares routières désertes, perdues à la périphérie des mégapoles.
Pourtant, jamais on ne ressent autant la présence humaine que dans un bus de nuit, alors que tout le monde dort.
On passe, enfermé dans une bulle climatisée sur roues, on a souvent froid alors que dehors il fait chaud, on ne sait pas comment se mettre sur le siège pour tenter de dormir, alors souvent on ne dort pas; on arrive au petit jour et tout ensuqué au sortir du bus, il faut affronter les hordes de solliciteurs qui proposent un taxi, un hôtel; souvent marcher, longtemps, prendre un autre bus, un train, un taxi, un avion…

Bus terminal Bangkok


A Bangkok, nous sommes arrivés à 5 heures du matin avec nos gros sacs; nous avons enjambé une six voies pour prendre un bus de ville, puis un train jusqu’à l’aéroport. Notre avion est à 2 heures du matin. L’attente va être longue.

Hall désert…

L’aéroport est désert. 9 vols sur 10 sont annulés. Il y a plus d’employés que de voyageurs. C’est une étrange atmosphère. En temps normal déjà, un aéroport est un lieu insolite, un non-lieu en fait, mais là c’est encore pire. Les halls sont vides, vidés par la Covid; le carrelage blanc, immaculé, puisque presque personne ne passe, brille à la lumière des doubles néons.

Au contrôle, on nous a collé une pastille bleue sur l’épaule gauche, c’est que nous avons franchi la barrière des caméras thermiques sans susciter le soupçon: nous n’avons  pas de fièvre. Nous nous sommes posés au troisième niveau, en face des bureaux vitrés de la Finnair et de la British Airways.
Tout est fermé. Il faut attendre. Quelque chose comme seize heures…


L’attente est une composante essentielle du voyage.

On the road again…

Chroniques des incommensurables riens…

Promenade en bateau à la recherche des dauphins roses…

A Khanom, province de Nakhon Si Thammarat, nous sommes restés trois mois. En tout, nous aurons passé presque quatre mois en Thaïlande. Ce n’était pas prévu. Personne n’avait prévu la pandémie (sauf dans l’esprit des complotistes) ni la panique mondiale qui s’en suivrait, et franchement, d’ici, la panique faisait plus peur que le coronavirus! Nous avons suivi de très loin les différents développements français, les gesticulations politiques et journalistiques, les prévarications et les opportunismes….
Nous avons fait retraite dans une minuscule maison-bungalow, posée dans un écrin de palmes et de fleurs.

Les accessoires indispensables: Walter-Charles le canard (Canard WC pour les intimes) et des vélos prêtés par notre hôte.

Là, nous avons réappris la patience et les vertus de l’attente.

Nous avons réappris à nous ennuyer, à ne rien faire, à avoir du temps pour cuisiner, lire, faire du vélo, nous baigner, dessiner, construire des trucs et des bidules en coquillages…
Nous avons parfois eu l’impression d’être hors du temps, hors de l’espace, dans une sorte d’utopie baignée d’un éternel présent, dans le chaud balancement des palmes ou les furies de la mousson.

A l’écart du monde; mais pas à l’écart de la vie, entourés que nous étions par des peuples d’oiseaux chanteurs, des crapauds coassant étrangement, des papillons, des légions de fourmis, des lucioles, des lézards, d’énormes scarabées, des araignées, des escadrons de moustiques, des serpents, des chiens et des poules…

Nous avons eu le temps de voir les oiseaux construire leur nid, les poussins grandir et les fleurs éclore, s’épanouir et mourir, bientôt remplacées par d’autres.

Nous avons eu le temps de voir les fruits mûrir sur les arbres, bananes, mangues, ananas, ramboutans…

Nous avons eu le temps de voir les pêcheurs entrer dans l’eau et déployer leurs vastes filets, attendre puis ramener leur nasse pleine de frétillements argentés. Nous avons eu le temps de voir des tempêtes, de découvrir la frontière de la pluie; de voir la mer déchaînée ou placide comme un lac. Le temps de regarder pêcher les aigles et nager les dauphins roses.

La frontière de la pluie…
Arc-en-ciel.
Dauphin aperçu de loin…
Joe et les dauphins roses…

Nous avons eu le temps de constater que pas un jour ne commence comme la veille, que l’aube est un peintre qui jamais ne se lasse d’étendre et de mélanger ses couleurs.

D’ailleurs, au moment où j’écris ces mots, je suis sur la plage, avec la lune dans mon dos et le soleil naissant en face. L’Aube est délicatement rosée ce matin, avec de longs à-plats d’orange sur une mer qui n’est qu’une lente ondulation. Le ciel est plein d’hirondelles. Je vais attendre que surgisse le disque du soleil et je me baignerai dans l’éblouissement de sa traîne.

Oui, nous avons eu le temps de contempler et d’aimer le paysage. d’apprendre à le connaître. Nous avons eu le temps de vivre.

Mais je ne crois pas qu’ici nous ayons appris quoi que ce soit sur nous-mêmes que nous ne connaissions déjà. Nous savions que nous pouvions vivre ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous savions que nous étions des sortes de dissidents, puisque justement nous étions mis à l’écart du monde depuis des mois déjà.

A Khanom, j’ai beaucoup écrit et par moment le séjour a pris pour moi des airs de résidence d’artiste tant Célia a tout fait pour me faciliter la tâche.
A Khanom, nous avons mené une vie monotone, mais monotonie ne veut pas nécessairement dire grisaille et ennui. Nous ne nous sommes pas ennuyés. Nous avons tenté de transformer la laideur en beauté, les immondices en tableaux…

Nous regretterons sans doute l’éternel été de Khanom, la chair douce et ferme des mangues, les pastèques, les ananas, le balancement des palmes, les bains de mer quotidiens quel que soit le temps. Nous aurons pris la mauvaise habitude de nous baigner dans des eaux à plus de 30°, nous qui préférions les eaux fraîches des lacs de montagne…

Des fruits savoureux, de la musique, des livres, de quoi écrire, la mer; que peut-on vouloir de plus?


Le mouvement peut-être… Oui, le mouvement. Celui de la marche. Avec le vent dans les oreilles, mais un vent frais, presque froid; pas la chaleur moite de Khanom…
Nous avions prévu d’aller en Malaisie, en Indonésie, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Ladakh, en Mongolie… nous n’irons pas; en tout cas, pas cette année.
Notre plan de route est caduc. La plupart des pays du monde nous sont pour l’instant fermés et bien malin qui pourrait dire quand ils s’ouvriront à nouveau…

On prépare les sacs…
On nettoie nos vêtements chauds revenus de Nouvelle-Zélande. Au moins eux y seront allés!
Éclaté du sac de Célia…

Mais baste! Nous n’avons pas capitulé même si nous avons parfois connu des moments d’abattement et l’impression d’être entrés dans un labyrinthe sans sortie. Nous avons quand même fini par trouver où aller. Et nous y allons! Le voyage va être long mais nous allons avancer à rebrousse-temps…
Après avoir été confinés trois mois, nous allons vivre dehors trois mois, au plus près de la terre et des éléments.
Allez, j’en ai trop dit!
Si vous devinez où nous allons, postez un commentaire, vous aurez droit à une carte postale…

Tableaux de l’aube

Chroniques des incommensurables riens

A Khanom toujours nous sommes, attendant que le corset qui enserre le monde comme une cilice se relâche un peu. Mais rien ne bouge vraiment. Si la Thaïlande a commencé à desserrer l’étreinte, ouvrant la voie aux déplacements à l’intérieur du pays, il nous est toujours impossible d’en sortir, sauf à choisir de regagner l’espace Schengen, et encore, pas n’importe quel pays puisque certains se sont totalement claquemurés. Alors plus ou moins patiemment à Khanom nous attendons, avec la nostalgie du mouvement qui chaque jour croît davantage.

Comme noués nous sommes à Khanom…

Voilà plus d’un mois et demi que nous sommes ici à attendre. Il n’y a pas tant de choses à faire dans cette étrange petite ville rendue déserte par l’état d’urgence. Faire fondre des restes de bougies pour en faire de nouvelles, construire des mobiles en coquillages, lire, écrire…

Il y a eu le spectacle dantesque d’un épisode de mousson qui a duré dix jours, celui d’un furtif entraperçu de deux dauphins roses qui un matin croisaient à cent mètres de la plage.

Dauphin
Dauphin..

Il y a les baignades de fin de journée quand le soleil daigne descendre derrière les palmiers.

Enfin il y a la magie sans cesse renouvelée de l’aurore. Et elle rachète tout, cette magie; elle rachète même par avance les langueurs du jour à venir, ce jour qui se traîne ensuite jusqu’à la lune, écrasé de cette chaleur épaisse qui abat les chiens sur le flanc, le souffle comme une forge, et laisse les hommes apathiques et fatigués de ne rien faire, rendus ivres par le bruit des cigales et des oiseaux moqueurs. A la nuit tombée, vient le temps des crapauds à l’étrange coassement qui rappelle à s’y tromper le bruit d’une partie de ping-pong au ralenti.

Pour voir les splendeurs de l’Aube, il faut se lever un peu avant cinq heures et demi, et se rendre à cinq-cents mètres de là, de plus en plus loin vers le nord chaque matin, face à l’endroit où le soleil point. Il serait vain de vouloir dire l’infinie variété du jour qui naît à Khanom. Supachaï, notre hôte, se lève tous les jours depuis des années pour assister à ce spectacle et tous les jours il tente d’en saisir l’âme sur l’écran de son smartphone. Il a fait des milliers et des milliers de photos mais il ne se lasse pas d’en faire et d’en refaire encore. Tous les matins, au même endroit. Mais en vérité, ce n’est jamais le même endroit, ce n’est jamais le même tableau, tout change d’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre. Il suffit d’un nuage, d’un souffle d’air, d’une barque qui passe et tout est comme transfiguré.

Vers le sud…

Il suffit de regarder vers le sud pour voir d’autres couleurs, souvent plus claires qu’au nord, des bleus et des roses légers, tandis que l’est flamboie comme un brasier. Il suffit qu’une vague soudain capte un rayon et ce sont alors des diamants qui roulent jusqu’à la plage, ou bien des marées d’or.
Alors regardez un peu les tableaux de l’aurore à Khanom. Lentement. À la vitesse du soleil qui, d’abord caché sous la mer, doucement pointe un œil. Rien ne sert d’être pressé, ici. Et pourtant à Khanom, il est impossible de dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.