Here, you are free!

Chroniques des petites et grandes démesures (5)

Dans le désert de Varzaneh…

Lac salé

Un jeudi soir, en revenant du lac salé de Varzaneh juste avant la tombée du jour, tandis que juchés sur une haute dune, nous regardons le soleil descendre derrière l’horizon des montagnes…

… nous apercevons comme un mirage lointain: une file d’autobus soulève la poussière de la piste, exaltant une traîne de sable qui longtemps reste suspendue dans l’air. Nous qui nous croyions seuls au monde, voilà qu’il va nous falloir affronter des hordes de touristes armés de perches à selfie!

Mais nous nous trompons. En réalité, c’est la jeunesse des classes moyennes de Téhéran qui s’en vient danser dans le désert. Cette nuit, il y aura une rave party entre les dunes. Une voiture de police est apparue pour endiguer le flot, ou tout au moins pour faire semblant. Comme souvent en Iran, il s’agit de ménager les apparences. Quelques véhicules font demi-tour, mais ils reviendront plus tard, lorsque la nuit aura dissipé la présence policière. La pression du régime sur les jeunes iraniens s’est relâchée depuis peu, ou alors c’est celle des jeunes iraniens sur le régime qui s’est accentuée, mais le fait est que ces parties dans le désert sont désormais plus ou moins tolérées. Plus ou moins seulement, car les Bassidjis, les gardiens de la révolution, ne sont pas tendres. En 2005, le gouvernement a interdit la diffusion, la vente ou l’écoute de la musique occidentale. De jeunes ravers sont régulièrement arrêtés et condamnés au fouet et à des peines de prison assez lourdes.  Anoosh Rakizade et Arash Shadram, deux jeunes DJs de la scène house underground de Téhéran dont le nom de scène  était  « Blade and Beard » ont été contraints de s’exiler en Suisse pour échapper aux persécutions policières.
Pour les jeunes iraniens, danser dans le désert est un acte politique, un pied de nez aux deux Ayatollahs dont le portrait orne tous les bâtiments publics, les mosquées et parfois les façades aveugles des immeubles. L’alcool et la drogue circulent, les cheveux des filles sont libres, les corps se touchent. Le temps de quelques heures débridées, on oublie le chômage, l’inflation galopante due aux sanctions américaines, l’avenir plus qu’incertain. Seul compte le présent, la pulsation de la musique techno et cette transe qui efface toutes les peurs et les inhibitions.

Nous avons planté notre petite tente Vaude au pied d’une dune à une vingtaine de kilomètres de la fête. Jusqu’à l’aube nous entendrons les échos de la rave party, plus heureux que fâchés. Nous qui étions venus chercher l’étrange silence des déserts, il nous faudra attendre les premières lueurs du jour pour enfin y goûter.

Il n’y avait que nos pas…

Dans le désert du Dasht-e Lut…

Dans le désert du vide, le Dasht-e Lut, une minuscule rivière est entrée en crue il y 6 mois, dévastant la route…

Ce fut une route…

…et formant un lac salé qui à l’aube est une merveille. 

Dans le désert du vide, le silence nocturne est d’une incroyable densité et la voûte stellaire semble un dais miroitant.

Le désert du vide ressemble à un immense jardin zen: les kaluts, de grandes montagnes de sable, dessinent de vastes couloirs et tout semble à sa place, posé là par la main d’un paysagiste de génie.

Mais le désert du vide n’est pas vide. Il y a des renards des sables, des oiseaux, des insectes, des scorpions et des araignées venimeuses. Il y a aussi de jeunes gens qui rient autour de feux de camp. Ils ont trouvé une ruse, un biais malicieux pour échapper au régime des Mollahs. Ils travaillent dans le tourisme.

Arash est un jeune guide touristique de 28 ans. C’est grâce à lui si nous sommes là. Sans lui, nous n’aurions pas pu pénétrer aussi loin dans le désert: il fallait un 4×4. Il est venu avec sa « girl friend », une jeune femme maquillée au nez refait comme c’est le cas de beaucoup de jeunes iraniennes. Elle a quitté son voile et Célia a fait de même, rassurée  par Arash: « Here, you are free ». Pour la première fois en un mois et demi, nous voyons deux jeunes iraniens s’embrasser en public.
Arash a de profondes cernes violettes à force de passer des nuits presque blanches à veiller dans le désert, devisant en buvant de l’Arack, un cognac clandestin. Il ne travaille que trois mois par an mais en deux jours, il gagne autant que le salaire mensuel d’un prof ou d’un infirmier iranien. Il rêve de voyages. Il a déjà acheté un sac-à-dos rouge et préparé un itinéraire à travers l’Asie, dans les pays où les iraniens ne sont pas persona non grata. Indirectement, il est en contact permanent avec l’Occident par l’intermédiaire des touristes qu’il conduit dans le désert. Dans le vide du Dasht-e Lut, Arash fait le  plein de liberté et d’amour.

Arash et sa « Girl Friend » (dont nous n’avons pas retenu le nom tant il était difficile à prononcer pour nous)

Étrange lieu que ce désert où à neuf heures du matin il fait déjà quarante degrés et où aucune loi commune ne semble s’appliquer. C’est le désert le plus chaud du monde et pourtant il y a de l’eau. C’est un lieu hostile et pourtant il est une terre d’asile.

A l’endroit où il prend fin, se dresse un cyprès qui a mille ans. Il veille sur l’oasis et les citadelles plus frêles que lui.

Dans le Dasht-e Lut, nous avons posé un tapis sur la croûte de sel, puis une tente moustiquaire sur le tapis. Allongés sur le dos, nous avons goûté le silence, regardé les étoiles et contemplé l’aube.

On dort peu dans les déserts. Il y a trop à vivre pour concéder du temps au sommeil.

2 réflexions sur « Here, you are free! »

  1. Ces photos sont totalement sublimes. Elles méritent un album avec un papier de très grande qualité, un véritable livre. Ce n’est qu’en voyant un désert à l’infini que l’on mesure la petitesse de l’homme dont il efface toute trace. C’est le seul lieu où il est facile d’ imaginer une main divine. Quelque chose d’éminemment supérieur. Gardez en un souvenir impérissable.

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