Errer n’est pas une erreur

(Re)conquérir le droit à l’errance

                Errer ! Encore une fois, l’histoire des mots est savoureuse et éclairante. Errer et erreur ont une racine commune et ce n’est pas anodin. Cette étymologie dit nécessairement quelque chose de nous et de notre vision du monde. Le verbe errer est issu du latin errare « aller çà et là, à l’aventure » puis « faire fausse route » d’où « se tromper ». Le verbe errer garde d’ailleurs encore le sens littéraire, quoique vieilli, de « s’écarter, s’éloigner de la vérité ».

                Vivrions-nous dans une société qui condamne l’errance comme une erreur ? Cela ne fait pas de doute. Très tôt – je le sais car je suis enseignant – nous demandons aux enfants de s’orienter, de savoir où ils vont, d’avoir un projet, de trouver leur voie. Et cette injonction nous poursuit notre vie durant. Nous vivons dans une machine sociale qui produit du « tout tracé », de la ligne droite et nous intime de ne pas dévier. Malheur à celui qui quitte la route : le voici aussitôt dans l’erreur, dans les errements, la divagation. Simultanément, cette même société a une véritable fascination pour les aventuriers, pour ceux qui justement sont sortis de l’ornière et qui osent tracer des voies qui n’existaient pas avant eux. Que dit cette contradiction ?

                Lorsque nous avons commencé à parler autour de nous de notre projet d’errance autour du monde, nous avons été surpris de la réaction des gens. Notre décision de partir rencontrait souvent les vieux rêves de nos interlocuteurs – des rêves étranglés dont il ne restait plus qu’un « vous avez du courage ! », sous-entendu « moi, je ne l’ai pas ; j’ai peur. »

                Tout est fait pour que nous ayons peur.

                Jamais le monde n’a été aussi sûr et pourtant nous sommes persuadés du contraire. Nous avons des assurances pour tout, même pour nos obsèques, la sécurité sociale, des portes blindées, la vidéo-protection (saveur des mots !) et des barbelés à nos frontières. La télévision déverse des flots de violence censés être à l’image du monde ; les écrans informatiques et ceux de nos téléphones nous maintiennent dans l’illusion de la communication ou dans une communication illusoire. Nous sommes des singletons reliés à d’autres singletons par les fils du réseau, persuadés d’être entrés dans l’ère de l’hyper-communication et d’être ouverts aux autres et au monde comme jamais. Mais qu’est-ce que le Net si ce n’est un filet ? Nous voilà comme des poissons pris dans le chalut et s’imaginant stupidement que le petit espace de la nasse est l’océan lui-même ! Les fils invisibles qui prétendument nous relient, en réalité nous enchaînent et nous animent comme des marionnettes : petits pantins dociles nous cotisons, nous usons d’abord des années durant nos fonds de culotte sur les bancs de cette grande machine à produire de l’identique qu’on appelle l’école, puis nous pointons 42 ans et demi au travail avec pour seule respiration annuelle quelques pauvres semaines de vacances où nous ne faisons ni plus ni moins que ce que nous faisons d’habitude, c’est-à-dire consommer. Nous consommons notre vie ; nous la consumons à la gagner. C’est parfaitement absurde.

                Et pour couronner le tout, nous sommes dans le déni absolu de cet absurde-là. Bénis étaient les temps où nous étions encore suffisamment  lucides pour prendre conscience de l’absurdité de l’existence humaine. Mais c’en est fini des Camus, et encore plus des La Boétie. Nous avons réussi une merveilleuse synthèse entre l’absurde et la servitude volontaire. Nous vivons à l’ère de l’absurdité volontaire, admise et consentie, mais néanmoins refoulée en mots de résignation : « C’est comme ça, c’est la vie, pas le choix… » Petite phrase d’inanité sonore que nous nous permettons même d’assener à nos enfants comme une vérité générale, une maxime de vie.

                Mais nous avons toujours le choix. Toujours. Sauf à laisser les autres décider à notre place.

                Et intimement, je crois que nous le savons.

                Aujourd’hui je revendique le droit à l’errance, quand bien même ce serait une erreur. Et je ne peux que vous exhorter à faire de même. Simplement un instant. Quitter la route. Lever les yeux vers d’autres horizons. Poser le regard sur autre chose que la quatre voies qui nous canalise, sur des chemins, des sentiers à peine dessinés, des steppes mentales ou réelles, qu’importe ? Ne rien faire. Simplement prendre le temps. Parce que le temps est ce qu’il y a de plus précieux dans nos existences.

Quitter la route
Sortir du tout tracé
Pour ne plus creuser
D’ornières
Rester dans la lumière
Des sous-bois
Dans les bras de la femme-lierre
Dans les craquements des écorces
Dans les étreintes étroites
Des ramées
Là où point
Le jour comme un calice
Là où s’éteint le doute ultime
La peur
De n’être
Rien
Qu’une infime virgule
Dans une phrase
Sans fin

Alain M.

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