70 kilomètres autour du lac Inle

Chroniques des incommensurables riens

Sur la lac Inle

Avant même la gare de Shwenyaung, un rabatteur est monté dans notre wagon pour nous proposer un taxi partagé pour Nyaung Shwe. Nous déclinons son offre mais il nous suit sur le quai. Je demande le prix. 10.000 kyats! A voir ma tête, il baisse aussitôt à 8000. Puis les 8000 deviennent 2500 par personne si nous partageons avec le couple de touristes belges qui s’est approché. Je dis à la femme que c’est trop cher et qu’il faut négocier. Elle répond que son mari et elle ont déjà tenté l’aventure du marchandage les jours précédents, en vain. Pour les locaux, la course doit coûter à peine 100 ou 200 kyats. Évidement, 2500 kyats par personne, cela fait à peine 1,50 euros, pour faire 12 kilomètres ; mais nous en avons payé 1100 pour faire les 63 km de train – simple question de proportion, donc – et puis nous en avons assez de payer dix fois le prix normal. Je décline par conséquent l’offre. Nous allons faire du stop! Nous en avons déjà fait en Birmanie, à quatre et avec succès (nous avons été pris par une camionnette de la Loterie Nationale!)

Nous sortons de la gare pour trouver un boui-boui où manger. La rue est embouteillée à cause d’un cortège bruyant, anniversaire, mariage, on ne sait. Nous sommes bientôt dépassé par un tuk-tuk, en fait une camionnette ouverte où deux bancs se font face; y ont pris place le couple de belges et un couple de jeunes français. Ils nous saluent en souriant d’un air entendu. Puis c’est au tour du rabatteur de passer en voiture. Comme nous faisons mine de tourner à  gauche, il nous indique que ce n’est pas la route pour aller à Nyaung Shwe. Nous lui mimons que nous cherchons un endroit où manger, il nous en désigne un du bras. Nous y mangeons les éternelles noodles birmanes. Nous avons ensuite neuf cents mètres à parcourir sur une route à grande circulation avant d’arriver à l’embranchement qui conduit à Nyaung Shwe. Arrivés là-bas, un Tuk-tuk-moto nous propose la course pour 6000 kyats. Nous déclinons. Je tends le bras tandis que Célia marche devant. La première voiture s’arrête. C’est un duo de jeunes Birmans en vacances. Plus loin, ils ne stoppent pas au check point où les touristes doivent payer le droit d’entrée pour le lac Inle, au grand dam du préposé qui gueule comme un perdu sur son bord de route. Nous venons d’économiser 30.000 kyats. Le chauffeur nous explique qu’il trouve anormal que les étrangers payent dix fois plus que les locaux. Cela tombe bien, nous aussi!

Il nous faut peu de temps pour prendre le pouls de Nyaung Shwe. Suite d’hôtels et de restaurants à touristes. L’embarcadère pour Inle est saturé de longues barques à moteur, bruyantes, polluantes et sans charme. Cela commence mal. Nous avons déjà envie de repartir. Nous marchons jusqu’au bord d’un bras d’eau et observons le coucher de soleil depuis la terrasse d’un café branlant sur pilotis.

La guest house que nous avons choisie est une des moins chères de la ville (et le logement le moins cher que nous ayons trouvé depuis que nous sommes en Birmanie, où le couchsurfing n’est pas autorisé). Elle loue des vélos, des scooters, propose des circuits touristiques sur le lac Inle. Les prix d’un « boat trip » d’une journée oscillent entre 6000 kyats par personne pour un bateau partagé, à 25.000 pour un bateau privé. Il faut savoir que quel que soit le prix, le circuit passe par des arrêts obligés dans des échoppes à touristes où l’on vous présente du pseudo artisanat et où l’on exhibe des femmes girafes comme au zoo…
Pour nous, ce sera donc vélo! Et bien nous en prend!

Le lendemain, nous partons sur la rive droite du lac, avec l’idée d’aller jusqu’à Indein, à trente kilomètres de là. La route est parfaitement tranquille.

Nous nous arrêtons quelques kilomètres plus loin pour déambuler dans une pagode, puis dans un village où nous tentons en vain de rejoindre le lac à pied en suivant les canaux. Sur le chemin du retour, je traverse un champ où pait un zébu ; je ne vois que tardivement que c’est un taureau. La bête fait mine de me charger mais je presse le pas et parviens à passer. Ce ne sera pas le cas de Célia, contrainte de rebrousser chemin.

Galettes de soja

Dans le village s’étendent de vastes séchoirs à galettes de soja destinées à être frites (la texture ressemble un peu aux chips de crevette).

Sur la route

Au prix d’une côte un peu raide, nous montons ensuite jusqu’à une pagode qui domine le lac et les jardins flottants. Magnifique spectacle que ne voient pas les touristes qui passent au large dans leur barque à  moteur.

Jardins flottants

Au loin, nous apercevons les pêcheurs qui ont fait la célébrité du lac Inle. Nous restons un long moment à observer un étrange insecte à grosses cuisses et nous reprenons la route.

Après un nouvel arrêt pour saluer un majestueux banyan, nous débarquons au beau milieu d’une sorte de kermesse bouddhiste où se mêlent prières et voix des camelots qui haranguent le chalan.

Nous mangeons des pâtes à la mode shan et goûtons à des petits pains fourrés à la purée d’azukis sucrée. Le marché est animé et coloré. Il y a même un tournoi de volley-ball!

Nous déambulons un long moment pour tenter de capter la beauté des visages. Aux fenêtres du monastère, de jeunes moines observent l’agitation séculière.

Nous arrivons à Indein vers 15h30. Le site est très étendu et nous y passons un long moment, en louvoyant pour échapper aux groupes arrivés en bateau. La lumière déjà déclinante est très belle.

Au village, un rabatteur nous propose un bateau pour rentrer à Nyaung Shwe. 30.000 kyats! Nous déclinons en riant tant l’offre est déraisonnable. C’est vrai que nous avons plus de trente kilomètres à faire et que nous n’y parviendrons pas avant la nuit, mais nous décidons quand même de passer sur l’autre rive en suivant un chenal. Sur la carte, il n’y a pas de chemin, mais sur le terrain, il semblerait qu’il y en ait un! Mais jusqu’où? Nous sommes confiants néanmoins. Il se passera bien quelque chose, il se passe toujours quelque chose, il est parfaitement inutile de s’inquiéter. Nous faisons 5 kilomètres sur un sentier de plus en plus défoncé avec des vélos qui ne sont absolument pas conçus pour cela, puis sur de minuscules allées qui traversent un village sur pilotis. Ces villages du lac Inle sont peuplés par l’ethnie des Inthas, peuple de pêcheurs qui vit sur l’eau depuis des siècles. Nous demandons notre chemin à un couple de villageois. C’est bien la bonne route. On nous propose un bateau. Après réflexion et rapide négociation, nous acceptons. Il faut aller un peu plus loin pour le prendre. Nous voilà partis sur des digues de rizières et de fragiles ponts de bambou.

Nous traversons le lac Inle au coucher du soleil et nous avons la chance d’apercevoir successivement les vrais pêcheurs du lac et ceux qu’on présente aux touristes.

Un faux pêcheur
Un vrai pêcheur
Un vrai pêcheur qui rabat le poisson vers son filet en frappant l’eau avec sa rame

Le plus triste, c’est que les faux pêcheurs gagnent mieux leur vie que les vrais! Autrefois, il n’y avait que des bateaux à rame unique ici, et une bien curieuse façon de ramer avec la jambe.

Une curieuse façon de ramer

Ce n’est certes pas le tourisme qui a amené les barques à moteur, mais la marche ordinaire du progrès. En revanche, le tourisme a ajouté de nombreuses barques parfaitement superfétatoires, accentuant ainsi le  bruit et la pollution. Jadis, le voyageur venait chercher ici le calme et l’authentique; aujourd’hui, on sert du bruit et du toc au touriste.

La Birmanie a connu un boum touristique il y a cinq ou six ans, entraînant l’ouverture de nombreux hôtels et agences. Depuis, à cause notamment des crises liées au génocide des Rohingyas, l’afflux de touristes s’est atténué, désormais l’offre est supérieure à la demande : dans les rues de Nyaung Shwe et partout autour du lac, on est harcelé par des rabatteurs ou des bateliers. Cela reste courtois et supportable, pour l’instant…


Le soir, nous mangeons d’excellents curries au Paw Paw, un restaurant associatif dont les bénéfices servent à aider de jeunes birmanes marginalisées.

Le lendemain, nous partons sur l’autre rive du lac, toujours en vélo, nous arrêtant une nouvelle fois pour saluer les vastes banyans et les conducteurs de chars à bœufs qui dirigent leur lent attelage au bord de la route.

Célia sous un vaste banyan

Nous nous arrêtons à Maing Thauk pour suivre à pied un long ponton qui mène à un village lacustre.

Là, nous faisons un repas pantagruélique dans un restaurant familial dont le patron s’excuse sans arrêt que la cuisine ne soit que familiale! C’est simplement délicieux!

Petite sieste sur le ponton avant de repartir près d’une pagode qui offre une belle vue sur le lac, toujours au prix d’une terrible montée.

Joe en a marre des Pagodes

Nous rencontrons une minuscule mante religieuse, pattes avant repliées comme si elle s’apprêtait à faire un combat de boxe.
Sur le chemin du retour nous nous arrêtons pour boire un jus de fruits frais dans un café à la décoration assez délirante dont les bénéfices servent à organiser des activités pour les enfants après l’école.

Le lendemain, pour notre dernier jour à Nyaung Shwe, nous passons un long moment au marché hebdmadaire à observer les étals et les visages.

Le soir, nous prendrons un bus de nuit pour un bref arrêt à Yangon, le temps d’aller voir une pagode recouverte de feuilles d’or…

A Kalaw

Album d’images…

Kalaw, c’est une petite ville du sud de l’État Shan où les touristes ne restent guère. Ils viennent simplement là parce que c’est le point de départ du trek le plus couru de Birmanie: un trek que nous ne ferons pas parce que justement il y a trop de monde et que l’afflux de touristes a très vite modifié les mentalités sur le chemin qui mène au lac Inle, le site le plus visité en Birmanie, avant même Bagan.

Au marché de Kalaw
Au marché de Kalaw. En Birmanie, on mange les pattes de poulet en brochettes.

A Kalaw, nous avons déambulé dans le marché, goûté à des crêpes qui ressemblaient un peu à des msemmens, acheté du miel dans une flasque en verre, mangé dans une gargote populaire où notre voisin de table nous a offert le repas après nous avoir conseillés quant aux plats à goûter.

Au marché de Kalaw, il y a surtout des femmes…
Autour de Kalaw
Autour de Kalaw

A Kalaw, nous avons marché jusqu’au coucher du soleil. 28 kilomètres à travers forêts et campagne, tranquilles, sans croiser le moindre occidental si ce n’est un couple à la sortie d’une grotte sacrée.

Autour de Kalaw
Dans une grotte sacrée
Dans une grotte sacrée

Nous avons traversé quelques villages uniquement desservis par des pistes, assisté à des scènes rurales paisibles et salué des « vénérarbres », des arbres immenses et sages qui offrent une immuable ombre aux créatures éphémères que nous sommes.

A Kalaw, nous nous sommes reposés.
Nous avons le temps. Et c’est si bon de ne rien faire.

Dans la plaine de Bagan

Album d’images…

Dans la plaine centrale de la Birmanie, sur la rive gauche de l’Irrawaddi s’étend un vaste site archéologique de 50 km2 où l’on a recensé rien moins que 2834 pagodes, temples et stupas. Ici se trouvait autrefois la capitale du royaume de Pagan, le premier empire Birman.

Nous sommes arrivés à 5 heures du matin, après une nuit blanche passée dans un bus bringueballant. Nous avons déposé nos sacs à l’hôtel et aussitôt loué des vélos antiques (dont un Renault sans frein avant) et nous sommes partis tous quatre dans la nuit, avec pour seule lumière ma lampe frontale. 6,5 kilomètres jusqu’à un monticule, pompeusement nommé colline, pour assister au lever du soleil (et à l’envol des montgolfières) sur la plaine de Bagan. Il y avait bien quelques touristes, mais rien d’insupportable.

Célia, Chloé et Vincent.

Le site est si étendu qu’on ne se rend pas compte de l’affluence, et, pour peu qu’on sorte des sentiers battus, on se retrouve assez souvent seul. Nous nous sommes promenés de temple en temple sur des sentiers poussiéreux jusqu’à 15 heures, et nous avons recommencé le lendemain, en scooter électrique cette fois, jusqu’au coucher du soleil.

Bagan présente un étonnant contraste entre l’architecture élaborée des temples anciens et les Bouddhas kitsches, plus récents, représentations naïves, parfois presque enfantines.

Ici comme dans tous les temples en Birmanie, l’argent est omniprésent. Chaque prière s’accompagne d’un don; les billets emplissent de vastes urnes transparentes.

Les allées qui mènent aux temples sont souvent encombrées d’échoppes.

Échoppe de marionnettes

Belle occasion pour nous d’embrasser au regard l’ensemble de la société Birmane.

Puis Chloé et Vincent ont mis le cap à l’ouest, vers la mer; Célia et moi sommes partis à l’est, vers les montagnes.

Pas de commentaire…

Voilà un mois et demi que ma fille Chloé voyageait avec nous. Moment simplement magique.

Nous nous retrouverons plus loin, en Thaïlande…