Angkor à la vitesse d’un vélo de promenade

Chronique des incommensurables riens

Au marché de Siem Reap
Au marché de Siem Reap

Siem Reap est une ville du Cambodge entièrement dédiée au tourisme. Les immeubles se partagent en hôtels, restaurants, salons de massages, banques, échoppes de souvenirs et magasins de smartphones. Le soir, la Pub Street s’illumine comme un petit Las Vegas.

On y sert des coktails et de la bière bon marché ; on peut y manger des plats locaux (des insectes et des araignées notamment) aussi bien que de la gastronomie internationale.

Brochette de puce d’eau, scorpion et criquets.
Brochette, rouleau aux fourmis rouges, tarentule en beignet, wok de vers à soie et criquets.
Nous avons dégusté cela au « Bug’s café », établissement tenu par un français. Le chef, cambodgien, a travaillé au Sofitel à Paris. Les plats étaient un peu chers mais fort bons.

J’ignore pourquoi nous avons mieux supporté ici ce qui nous avait semblé insupportable ailleurs ; sans doute parce qu’il n’y a aucune agressivité commerciale au Cambodge et qu’à cause du Coronavirus, la ville était deux fois moins peuplée qu’à l’accoutumée. Très vite, nous avons découvert une petite merveille de restaurant où l’on servait une cuisine khmère délicieuse et nous y avons pris la plupart de nos repas du soir.

Curry vert à la Hidden Khmer Home

Nous logions dans une auberge de jeunesse à deux dollars le lit dans un dortoir exigu qui en comportait 14, fréquentée par de jeunes adultes et quelques vieux enfants.

Tout ce petit monde bruyant ne restait guère que le temps de fréquenter la piscine, jouer au billard, boire beaucoup de bières et visiter un peu les temples d’Angkor.


Car en théorie, c’est bien pour cela que l’on vient à Siem Reap, pour voir les temples…
Et on y vient rarement sans mythologie préalable. Malraux, Indiana Jones ou Lara Croft ont souvent servi de propédeutique.


J’ai lu « La Voie Royale » à dix-sept ans, prenant tout pour argent comptant, sans déceler la moindre mythomanie chez son auteur. J’ai cru à la jungle étouffante, à la gangrène, aux miasmes ; je ne savais pas que les voyageurs, à plus forte raison s’ils sont écrivains, étaient tous des menteurs.

Dans la jungle d’Angkor…

Privée des accommodements littéraires, la vraie réalité est toujours un peu décevante, ou simplement crue. Dans le cas de Malraux, la vérité est simple à énoncer. Un vendredi 13 de 1923, le jeune Malraux et sa femme Clara Goldschmid, alors sans le sou, embarquent à bord de l’Angkor, direction le Cambodge, avec l’intention de piller le temple de Banteay Srei, « la citadelle des femmes » en Khmer, que Clara traduira littéralement par « le château de la pucelle » et de vendre à de riches collectionneurs américains les apsaras et bas-reliefs récoltés. L’entreprise tourne mal. Le futur ministre de la culture de De Gaulle écope de trois ans de prison ferme, commués au final en un an avec sursis ; mais cette aventure lance sa carrière littéraire…


Le film Indiana Jones et le temple maudit est tout autant un mensonge: l’action est censée se passer en Inde, mais le tournage a lieu au Sri Lanka pour l’essentiel, et le fameux temple maudit prétendument indien est fortement inspiré d’Angkor Wat au Cambodge.

Quant à Lara Croft, elle a rendu célèbre le temple de Ta Prohm dans le film Tomb Raider.

Pour marcher sur les traces de Jones ou de Croft, il faut faire abstraction des nuées de selfistes qui tournoient comme des essaims de mouches autour des racines du grand tetrameles nudiflora qui a pris racines dans la pierre.

Ta Prohm

Parfois, miraculeusement, il y a quelques instants de solitude et de calme où l’on peut goûter à l’étrange présence de la pierre et du végétal entremêlés. Ici, on maintient un état de négligence apparente, laissant croire que la nature a repris ses droits alors que Ta Prohm n’est rien d’autre qu’un romantique et pittoresque jardin de ruines savamment entretenu.

Ta Prohm
Ta Prohm

Célia, mon frère et moi avons passé trois jours à parcourir les ruines d’Angkor, tranquillement, juchés sur de hauts et lents vélos de promenade. 120 kilomètres parcourus de temple en temple, du lever au coucher du soleil, passant parfois par les sentiers sableux des jungles, empruntés seulement par les locaux.

Angkor Wat à l’aube
Angkor Wat à l’aube
Angkor Wat à l’aube

Nous avons contemplé les visages énigmatiques du roi Jayavarman VII dans le temple de Bayon, mesuré du regard le grand Naga d’Angkor Thom, croisé quelques singes trop humains et regardé le soleil se lever sur Angkor Wat.

Temple de Bayon
Temple de Bayon
Temple de Bayon
Naga…

Nous voulions aussi aller voir les villages flottants sur le lac Tonle Sap, en passant par les chemins, mais nous avons dû renoncer parce que la végétation l’avait emporté.

Impossible d’avancer…

Plus loin, nous avons été refoulés par un policier: impossible de s’approcher du lac sans recourir à une agence ou sans prendre un bateau à 20 dollars par personne.

Beauté du tourisme de masse…
En chemin. Séchage du riz.
En chemin, séchage du poisson
En chemin. Motocyclette semi-remorque…
Cabanes à sieste

Alors nous avons rebroussé chemin et pris quelque repos dans une « cabane à sieste » au milieu de champs de lotus. Pour un demi dollar, on peut passer la journée à dormir à l’ombre, sans forcément consommer, nouvelle preuve du savoir-vivre des khmers.

Dans un monde en proie au fourmillement, à l’agitation perpétuelle, faire la sieste dans un hamac au Cambodge ou ailleurs, et si c’était cela finalement, l’aventure?
Aussi avons-nous décidé de passer le 29 février, ce jour qui n’existe que tous les quatre ans, à Kratie, au bord du Mékong, à regarder filer l’eau épaisse des fleuves, ou comme dit mon frère Christian : à enfiler des perles.

Thaïlande, épisode 1

Chroniques des incommensurables riens

Après des mois passés dans une Asie bon marché, voilà que nous arrivons dans un autre monde.

La Thaïlande est un pays paradoxal, économiquement métamorphosée par le tourisme de masse en l’espace de deux petites décennies, elle semble s’être fortement occidentalisée sans pour autant y perdre son âme : les thaïlandais sont restés accueillants, curieux de l’autre, ouverts.
Célia et moi avons passé la frontière quelques heures avant Chloé et Vincent, qui nous ont rejoints plus tard à la Happy Inn, un hôtel de zone industrielle, choisi uniquement parce que juste en face de la gare routière. Au final, nous ne prendrons même pas le bus, préférant faire du stop.

En trois pick-up, nous sommes arrivés au Thaksin Maharat National park, qui abrite le plus grand arbre de Thaïlande. Nous avons laissé nos sacs aux gardiens à l’entrée et nous sommes partis voir le fameux chêne tropical quelques kilomètres plus loin.

Cet arbre est le plus haut de Thaïlande (58m) et il a 700 ans.

Vincent, avec un genou enflé et perclus de courbatures, souvenir des marches birmanes qui conduisaient au monastère  de Zwegabin, a quelque peu souffert de cette petite randonnée. Comme la journée est bien avancée, nous décidons finalement de camper sur place : encore faut-il retourner chercher nos sacs…
Chloé et Vincent dorment dans leurs hamacs. Célia et moi dans une moustiquaire. Nous n’avons plus notre tente depuis le Népal. Grâce au truchement de DHL, elle nous attend en Nouvelle-Zélande…

Célia, malade, passe une très mauvaise nuit.

Le lendemain, nous partons en stop pour Sukhothai. Un pick-up s’arrête rapidement. Le chauffeur tient à ce que je monte avec lui à l’avant tandis que mes trois compagnons prennent place sur la plateforme arrière. S’en suit un dialogue de sourd assez comique et, malgré Google Trad, nous ne parvenons pas à nous comprendre. Non loin de Sukhothai, à un checkpoint, notre chauffeur entre en discussion avec un policier masqué (Coronavirus oblige), lequel nous explique que notre chauffeur ne va pas jusqu’à Sukhothai mais qu’il se charge de nous trouver un nouveau véhicule. Trente seconde plus tard, c’est chose faite : le policier a « réquisitionné » un pick-up antique qui nous dépose tout près de notre Guesthouse.

A Sukhothai, nous visiterons le parc qui abrite les ruines de vieux temples où trônent de vastes bouddhas.

Nous observons les oiseaux qui ont pris possession des pièces d’eau

Le lendemain, Chloé et Vincent partent d’un côté de la Thaïlande et nous de l’autre…

Deux mois passés en compagnie de ma fille. Magique!


Nous voilà repartis en stop, mais il faut d’abord marcher longtemps pour sortir de la ville. Nous attendons à peine quatre minutes avant qu’un pick-up ne s’arrête pour nous conduire 60 kilomètres plus loin, à Phitsanulok, où nous prenons un bus qui nous dépose devant l’entrée du Thung Salaeng National park.

Le prix d’entrée pour les foreigner est dix fois plus cher que pour les locaux. Célia parvient à attendrir la guichetière qui nous laisse entrer au tarif enfant. Le camp site est à trois kilomètres mais une voiture s’arrête en chemin pour nous épargner les deux derniers. Nous campons au bord d’une rivière.

Cette fois-ci, on monte le tarp aussi.
On mange de la soupe achetée en Inde
Entrelacements

Le lendemain, aucune voiture ne passe, si bien que nous regagnons la sortie à pied. Un pick-up s’arrête qui nous conduit jusqu’à la route de Loei. Là, nous sommes pris en charge par un couple de Thaïlandais qui insistent pour que nous prenions un bus dans la ville voisine. Ils sont tellement gentils que nous nous laissons faire. Au final, le bus ne va pas jusqu’à Loei. Nous sommes contraints de prendre un taxi partagé puis un songthaew (camion à bancs) jusqu’à Chiang Khan au bord du Mékong.

Chiang Khan

Chiang Khan est une ville de villégiature essentiellement fréquentée par des touristes chinois. Nous découvrons que les prix y sont plus élevés que dans le reste du pays. Mais des chinois, il n’y en a point, consignés qu’ils sont par leur gouvernement à cause du Coronavirus. La Thaïlande en souffre déjà : le nombre de touristes a baissé de 43%. Si l’épidémie se poursuit, le pays pourrait perdre 1,5 point de croissance et subir des pertes de 250 milliards de bahts de revenus touristiques (plus de 7 milliards d’euros). Le tourisme thaïlandais est très fortement dépendant de son voisin chinois : sur les quelques 40 millions de touristes reçus l’an dernier, près de 11 millions venaient de Chine.
De fait, Chiang Khan ressemble à une station balnéaire normande au milieu de l’automne, avec ses hôtels et ses restaurants déserts.

Nous nous promenons tranquillement au bord du Mékong avant de repartir en stop encore.

Le kitsch thaïlandais n’a rien à envier au birman!

Pas facile le stop quand aucune voiture ne passe…

Nous voilà à Sangkhom en 4 pick-up et une voiture. Dans ce dernier véhicule, nous rencontrons Jean-Baptiste, français et auto-stoppeur lui aussi. Il « travaille dans la sécurité » (j’en déduis qu’il doit être vigile) et a pris un mois et demi de congé sans solde. Il est cultivé mais maladroit, avec des idées très arrêtées et un peu collant, mais baste, ce sont les aleas des rencontres.

Une mascotte provisoire trouvée au milieu de la route

A Sangkhom, tandis que nous faisons du stop, une dame en scooter se présente à nous comme la chef de district (maire) et nous propose de nous accompagner en voiture jusqu’à Si Chiang Mai où nous pourrons prendre le bus. Elle nous demande de l’attendre tandis qu’elle retourne à son bureau chercher une voiture avec, croyons-nous comprendre, un chauffeur. En fait, elle a réquisitionné une voiture municipale pour nous, avec deux employés municipaux à l’intérieur ! Plus tard, tandis que nous arrivons  à destination, elle rappelle ses subordonnés pour leur dire qu’à cette heure il n’y a plus de bus et qu’il faut donc nous conduire jusqu’à Nong Khai. En tout 85 kilomètres d’abus de biens publics…

Nous nous installons dans une Guesthouse au bord du Mékong. Le lendemain, nous partons en vélo visiter le Sala Kaeo Kou bouddha park, un parc de sculptures géantes, oeuvre du mystique  Luang Pu Bunleua Sulilat (1932-1996), un exilé laotien, sorte de facteur Cheval asiatique qui a synthétisé bouddhisme et hindouisme. L’ensemble est assez délirant!

Fin du premier épisode thaïlandais. Le lendemain, nous partons à la frontière cambodgienne rejoindre mon frère Christian…

Des Ors de Yangon à Hpa-Han

Chroniques des incommensurables riens

Pagode Shwedagon à Yangon

A Yangon, nous sommes passés comme des bourrasques : à peine le temps d’aller voir la Pagode d’or que nous étions déjà repartis.
Nous logions dans un quartier musulman, non loin du port et des quartiers chinois et indiens, ce qui nous a permis de manger à nouveau des dosas (crêpes aux farines de riz et lentilles).

Près du port de Yangon
Sur le fleuve…
Dans une rue de Yangon
Dans une rue de Yangon
Fabrication du « Konya » ou Bethel (sorte de tabac à chiquer)


La Pagode Shwedagon à Yangon est un des principaux lieux saints de Birmanie. Elle abriterait les reliques de quatre anciens Bouddhas dont huit cheveux du Bouddha Gautama.


La Pagode Shwedagon


Le stûpa central, haut de 98 mètres est recouvert de milliers de plaques d’or. 64 petits pagodons forment une  enceinte autour de la pagode centrale, quatre temples plus grands marquant les points cardinaux.

You’re talking to me?

Le tout forme un ensemble assez kitsch où sacré et profane se côtoient sans problème: longue suite d’échoppes dans l’escalier couvert monumental qui conduit au sanctuaire, présence de nombreux DAB à l’intérieur même des temples…

DAB… Distributeur d’Aumones Bouddhiques

Le spectacle au coucher du soleil vaut à lui seul le déplacement. L’or des Pagodes et celui du soir s’entremêlent et se répondent…


De là, nous sommes partis à Hpa-an, au sud-est de la Birmanie, capitale du pays Karen, une province qui connaît des troubles depuis 1947. De fait, la lutte qui oppose les Karen au gouvernement central du pays est considérée comme la plus longue guerre civile du XXe siècle (signature d’un fragile accord de cessez-le-feu en 2012). La région au sud de Hpa-an est réputée dangereuse: la zone, comme le pays Shan, est fortement minée.

La rivière Thanlyin à Hpa-Han

La région du Hpa-an, ce sont des rizières hérissées d’étranges montagnes karstiques qui ressemblent un peu à celle de la baie d’Ha Long au Vietnam. Presque toutes sont couronnées de Stûpas et de monastères, on y monte par de longs longs escaliers qui traversent des jungles.

On y croise souvent des singes habitués au contact des hommes et des éléphants qui servent de bêtes de somme ou de montures à de hauts dignitaires du bouddhisme birman.

Nous nous y sommes promenés en vélo d’abord puis en scooter, nous hasardant à passer avec de vieilles bicyclettes 3 vitesses sur des chemins où il aurait été difficile de passer en VTT!

Les gens sont doux et accueillants. Sur la route qui mène à la Kiaut Ka lat Pagoda,  nous nous sommes arrêtés pour manger dans une cantine familiale; on nous a offert le repas.

Repas offert…
Kiaut Ka lat Pagoda
Kiaut Ka lat Pagoda
Kiaut Ka lat Pagoda
Kiaut Ka lat Pagoda
Kiaut Ka lat Pagoda

Vincent et Chloé, de retour d’un séjour au bord de la mer, nous ont retrouvés là et ensemble nous avons visité la grotte de Sadan.

La grotte de Sadan est une grotte dont on repart en bateau.
Riz.

Nous avons mangé au night market de Hpa-an des choses parfois étonnantes et d’autres qui m’ont rendu malade, me clouant au lit toute une journée…

Criquets frits
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…

Puis nous avons pris la route pour la Thaïlande où au bord de la frontière il y a encore des camps de réfugiés Karen.