Le Kerala, une autre Inde?

Chroniques des incommensurables riens

Le Kerala, c’est l’Inde du sud-ouest, l’Inde des Backwaters, des mangroves et des jungles, des plantations de thé et des épices.

Nous sommes arrivés à Fort Cochin après 42 heures de train, tout étonnés d’entendre si peu de klaxons dans les rues et de trouver l’air parfaitement respirable. Les gens nous saluaient et les chauffeurs de rickshaws nous laissaient en paix. La ville semblait plus propre et moins anarchique que les mégapoles du nord. La plage où nous espérions prendre un bain matinal en attendant l’ouverture de notre homestay n’était néanmoins pas très engageante. Plus loin, nous avons brièvement regardé les pêcheurs sortir de l’eau leurs grands filets chinois.

Pêcheur à Fort Cochin

Nous avons cherché un restaurant qui n’existait plus et finalement pris notre petit-déjeuner dans une cantine uniquement fréquentée par des locaux. Nous sommes restés à Fort Cochin quelques jours, dans le dortoir d’un appartement transformé en « homestay », dans l’incessant ronronnement de quatre ventilateurs insuffisants à faire oublier la chaleur moite, le temps de rencontrer Miki, un voyageur suisse et de faire laver à la main nos habits au lavoir de Dhobi Khana. A l’origine, il y a 300 ans, les hollandais avaient confié à des villageois le soin de nettoyer leurs uniformes, depuis, leurs descendants perpétuent la tradition. Quant à Miki, c’était un étonnant personnage  qui,  après avoir entre autre travaillé pour le Labor Party Anglais, avait tout lâché pour faire du whoofing et vivre dans une cabane au Portugal. Il trouvait Fort Cochin agressif parce qu’il revenait de l’Île Munroe; nous trouvions Fort Cochin paisible parce que nous venions du Rajasthan…

Miam!

Axel et Chloé nous ont rejoints deux jours plus tard, les sacs chargés de chocolat, de gâteaux, de saucisson, de fromage et d’une compagne pour Joe. Ce fut une mémorable orgie de Comté, de Saint-Nectaire et de Bleu d’Auvergne, ce d’autant mieux que nous avons fini par trouver du pain dans un restaurant tenu par des bretons!

Nous avons assisté à un spectacle de Kalarippayat (art martial keralais)

Kalarippayat
Kalarippayat

et de Kathakali, un théâtre muet extrêmement codifié, mélange de chants, de danse et de rituels où tout est dit par la gestuelle et les mimiques. La pièce, un extrait du Mahâbhârata, était précédée par une longue et impressionnante séance de maquillage qui en elle-même était déjà un spectacle.

Le lendemain, nous avons aidé Axel à faire quelques emplettes de Noël dans le quartier juif de Fort Cochin et c’était amusant de le voir se débattre avec un vendeur opiniâtre bien décidé à lui refourguer une broderie au fil d’or particulièrement kitsch. 

Nous avons ensuite pris la direction des backwaters, dans leur partie la moins fréquentée par les touristes.

Dans le train…

Le voyage fut assez animé puisque pour commencer nous nous sommes trompés de gare, ce qui nous a obligés à prendre un taxi en urgence pour nous rendre à la bonne, et qu’à l’arrivée il n’y avait pas le ferry espéré, d’où un voyage en bus jusqu’à Chitumala puis un autre, bondé par les écoliers, jusqu’à la calme île Munroe, un étonnant petit Eden où les canaux s’entrelacent entre les mangroves, les cocotiers et les bananiers.

Sur les palmes se posaient des aigles, des Martin-pêcheurs; des cormorans faisaient sécher leurs ailes.

Nous nous sommes promenés à pied, en vélo et en barque au lever du soleil. Nous avons bu des jus d’ananas frais, mangé des idlis, des beignets de banane et beaucoup joué au Titchu.

Nous dormions à quatre dans une chambre prévue pour deux, au premier étage d’une homestay, face à un bras d’eau tranquille où Axel a fini par prendre un bain nocturne.

Oui, apparent petit éden que cette île dont les seuls bruits étaient les chants des oiseaux et ceux des hommes dans les temples colorés. Mais à y regarder de plus près, les canaux charriaient l’éternelle cohorte de bouteilles plastique et le lac Ashtamudi, bordé de mangroves et de palmiers était en voix d’asphyxie, pollué par le millier de bateaux de pêche qui le parcourent et par les ordures en provenance de Kollam, la grosse ville voisine. Paradis en sursis, donc, condamné à disparaitre à plus ou moins court terme.

Quelques jours plus tard, nous sommes partis pour Varkala, une station balnéaire au bord de la mer des Laquedives. Baignades, château de sable, dosas, bubble waffles et randonnée de 12 kilomètres en canoë dans les backwaters au programme.

Axel est reparti en train de nuit depuis Kollam et Célia, Chloé et moi avons pris un train et un bus pour Munnar, à 1600 mètres d’altitude au milieu des plantations de thé et d’épices.


Étonnant paysage que ces collines presque entièrement recouvertes de théiers rangés en lignes parallèles ou en cercles: on se serait cru dans une sorte de Douro tropical.

Nous avons élu résidence au Lost Hostel, à Anachal, dans un dortoir de 8 lits où nous dormirons très peu à cause des incessants et tonitruants ronflements d’un italien qui par ailleurs ne faisait pas qu’expulser l’air par la bouche. Le lendemain de notre arrivée, nous tentons de faire une randonnée de 17 kilomètres. Malheureusement, ce que nous pensions être des chemins étaient en réalité de minuscules routes goudronnées.

Poivre
Café

Après une dizaine de kilomètres, grâce à une pensée magique de Célia, une Jeep s’arrête pour nous mener plus haut. C’est celle, conduite par son chauffeur,  de George Anthony,  sympathique mecanical engineer de formation, longtemps pilote de rallye n°2 en Inde, aujourd’hui riche propriétaire de plantations de cardamome et de café. Il nous fait visiter une partie de sa propriété, nous fait goûter de la cardamome fraîche et nous en explique la culture.

Cardamome

Nous continuons à pied jusqu’à Munnar avant de reprendre le bus pour Anachal, après avoir réservé deux scooters pour le lendemain.

La journée suivante est une épique virée cyclomotorisée dans les collines recouvertes de théiers, sur de minuscules routes défoncées. Vaille que vaille, nous finissons par aboutir à une cascade, assistons à la cueillette du thé, uniquement réalisée par des femmes, traversons des villages qui sont l’autre face de la prospérité de la région.

Si Munnar a fait la richesse de gros exploitants comme George Anthony, c’est parce qu’il y a de petites mains pour ramasser le thé, le poivre et la cardamome. Les collines sont clairsemées de belles demeures comme je n’en avais jamais vu en Inde, mais quand on va se perdre dans l’arrière-pays, on aperçoit aussi de longues bâtisses au toit de tôles qui semblent être des logements communautaires et de minuscules cabanes où vivent les cueilleuses de thé et leur famille. Elles font un travail extrêmement pénible et mal rémunéré. Ce sont les descendantes des tamouls déportés par le colon anglais, celui-là même qui fit défricher les jungles kéralaises pour planter des théiers, faisant disparaître du même coup une faune et une flore fabuleusement riches (erreur que nous reproduisons ailleurs en plantant des palmiers à huile). Les cueilleuses de thé kéralaises ont mené une lutte acharnée en 2015 pour défendre leur maigre revenu. Pour espérer gagner 83 euros par mois, elles devaient en effet ramasser un minimum de 20 kilos de thé par jour; jusque-là, elles avaient droit à une prime si elles parvenaient à en ramasser 50 ou 70 kilos, au prix de 12 heures de travail, portant ainsi leur salaire entre 175 et 250 euros, le plus bas du Kerala.

En 2015, ce droit à prime a été remis en question à cause de la concurrence des thés chinois, moins chers. Les femmes se sont organisées en marge des syndicats, car le combat qu’elles menaient n’était pas seulement en tant qu’ouvrières, mais aussi en tant que femmes: les syndicats, corrompus et aux cadres exclusivement masculins, étaient un nid de privilégiés qui pratiquaient volontiers le droit de cuissage sitôt qu’une ouvrière avait une revendication à défendre. Au final, le quartel des syndicats officiels a réussi à couper l’herbe sous le pied des femmes en reprenant la grève à son compte et en négociant le maintien du bonus au prix d’une augmentation du poids de thé à fournir pour l’obtenir, non sans en passer par de violentes tentatives d’intimidation des meneuses. Encore une fois, la condition des femmes en Inde apparaît comme une des pires du monde et les apparents paradis cachent en réalité des enfers. Ou bien disons que le paradis des uns n’existe qu’au prix de l’enfer pour les autres.

Tourisme de masse…

Chroniques des petites et grandes désillusions

La mémoire est un mirage. Elle fige les choses dans un éternel présent, elle épingle des cartes postales sur les panneaux de liège de nos cerveaux, elle nous fait croire que les êtres et les choses sont immuables, qu’on les retrouvera tels qu’on les avait laissés. Mais entre ce passé figé et la réalité des retrouvailles, il y a l’infini d’une nostalgie, une distance bien plus vaste que des années lumière.

A Jaisalmer

A Jaisalmer, je fus il y a 25 ans; à Jaisalmer je suis retourné aujourd’hui.
Ce n’est plus la même ville.
Jadis, il y avait des places désertes, le silence, on marchait dans les ruelles paisibles, à l’affût de ces toiles colorées que l’Inde peint de manière impromptue au coin des rues, on rencontrait souvent l’harmonie. Il n’y avait qu’une poignée de maisons d’hôtes dans la citadelle et quelques restaurants.

A Jaisalmer


Aujourd’hui, les ruelles sont encombrées de touristes et de motos, les places pleines de rickshaws. Toutes les maisons ou presque sont devenues des magasins de bibelots, des restaurants, des hôtels. Il y a du bruit bien avant le début du jour et ce jusqu’à la nuit. Rocamadour au Rajasthan!
C’est tout le Rajasthan qui est en fait un gigantesque Rocamadour, à cette nuance près qu’à Rocamadour, on ne harcèle pas le passant à chaque pas.

A Jaisalmer


A mon sens, Jaisalmer est la parfaite illustration du cercle vicieux du tourisme de masse. On pourrait presque y voir une métonymie de notre système économique, uniquement et stupidement fondé sur la croissance.
Imaginez une ville peu fréquentée par les touristes parce quelle est assez difficile d’accès. Les guides de voyage la présentent comme un lieu qui a gardé son authenticité. Au fil des années, de plus en plus de touristes en quête de calme y viennent. Tellement, qu’on se met bientôt à construire des hôtels et à ouvrir des guesthouses. Les tour operators s’y mettent. L’état améliore le réseau routier et les infrastructures. Les touristes affluent. Les boutiques à bibelots fleurissent. Il y a davantage de rickshaws qui arpentent le pavé. De plus en plus de monde et de bruit. La richesse augmente un temps. Puis le marché arrive bientôt à saturation: trop d’hôtels, de restaurants, de boutiques… La concurrence est si rude qu’on harcèle le passant dans les rues pour qu’il achète ci ou ça, pour qu’il prenne un Rickshaw, etc. Le touriste en a alors assez de cette ville qui a perdu tout son cachet et s’en va plus loin jeter son dévolu sur une cité qui, toujours selon les guides de voyage, a su garder son authenticité… Et ainsi de suite jusqu’à épuisement. Je mettrai ma main à couper que Bundi, une petite ville du Rajasthan, subira le sort de Jaisalmer dans les années à venir.

Sur les rives du Gadii Sagar

A Jaisalmer, pour trouver la paix, il faut désormais aller se perdre sur les rives du Gadii Sagar au matin. Mais le dire, n’est-ce pas déjà condamner ce lieu ?

Sur les rives du Gadii Sagar

Le palais des vents à Jaïpur

A Jaïpur, lassés de décliner sans cesse les offres des marchands qui nous barraient la route, nous avons fini par les ignorer totalement; jusqu’à ce qu’un marchand plutôt sympathique nous rattrape et nous demande de justifier notre attitude. Comment pouvons-nous  comprendre la culture du pays si nous ne discutons pas avec les gens? Ce à quoi nous répondons de concert que nous aimerions bien parler avec les gens comme nous l’avons fait en Iran et ailleurs, mais que chaque fois qu’on nous aborde ici, c’est pour tenter de nous vendre quelque chose et que cela arrive plusieurs dizaines de fois par jour. Le vendeur nous dit qu’il comprend et nous invite à boire le thé. « I like to speak with western people ». Il nous assure qu’il ne veut rien nous vendre, juste discuter. Nous le suivons dans sa boutique, un petit sourire en coin. L’homme nous pose quelques questions sur notre voyage, nos métiers respectifs puis il insiste pour faire essayer un sari à Célia. Nous connaissons par coeur cette technique de vente mais comme à Dubaï, nous laissons le vendeur déballer en vain sa marchandise. Séance photo. Comme nous ne manifestons pas le moindre désir d’acheter le sari revêtu par Célia, le vendeur est bien obligé de passer à autre chose, sans quoi il perdrait la face. Voila donc un homme qui prétendait vouloir discuter avec nous sans chercher à nous vendre quoi que ce soit. Nous avons effectivement discuté, mais le temps de ces dix minutes de discussion, sans avoir l’air d’y toucher, l’homme nous a proposé des habits, de la marijuana et, escroquerie courante et archi connue de Jaïpur, une affaire prétendument juteuse qui consisterait à servir d’intermédiaire pour des vendeurs de pierres précieuses. Il nous explique que si un Indien veut exporter des pierres en Europe, il a d’énormes taxes douanières à payer; mais qu’un occidental, lui, peut acheter des gemmes en Inde et les sortir du pays sans taxe. On imagine la suite. En réalité, on persuade le touriste que s’il achète des saphirs, des émeraudes, etc., il pourra les revendre ensuite en Europe avec une grosse plus-value. Il n’en est rien, évidemment. Mais comme nous arguons que gagner de l’argent ne nous intéresse pas, notre vendeur est désespéré et abandonne la partie. Il n’y a pas de morale à cette histoire parce qu’il n’y a pas de morale en matière de commerce.

Ambre Palace à Jaïpur

Peut-on encore voyager sans tomber sans les rets du tourisme de masse? C’est de plus en plus difficile. Tous les lieux ou presque sont devenus accessibles. Tous les lieux sont désormais répertoriés, fichés, photographiés, googlisés, instagramisés.
Pourtant, il est encore quelques Edens dont les voyageurs au long cours échangent les coordonnées en chuchotant. Nous avons une petite liste. Nous irons. Mais désormais nous tairons le nom de ces lieux et nous n’en donnerons plus la localisation.

Le syndrome indien

Chroniques des petites et grandes désillusions

Un peu stupidement, je n’ai pas réalisé immédiatement ce qui avait changé en Inde, ni pourquoi j’avais plus de mal à supporter aujourd’hui ce que j’avais supporté il y a 25 ans. Oui, quelque chose a changé et ce n’est pas un détail. Évidemment, j’ai 25 ans de plus, mais il y a surtout 350 millions d’habitants supplémentaires. Plus de 5 fois la population française!  L’Inde a beau être un pays très étendu, cela fait quand même 100 habitants de plus au km2. Les villes ont crû en proportion, la pollution aussi, jusqu’à rendre méconnaissables les cités que j’avais aimées.

Jodhpur face sombre: les brumes de la pollution…
L’Umaid Bhawan Palace de Jodhpur est presque invisible
Jodhpur face colorée…

Dans les villes de l’Inde du nord, l’air est irrespirable, la promiscuité étouffante, jamais le bruit ne cesse, même la nuit. Les rues et les ruelles sont encombrées de motos et de scooters qui mettent en péril les piétons. C’est un chaos de poussière et de klaxons.

Emportée par la foule…

A la fin du XXe siècle, on sentait encore dans l’air l’odeur des garam et de la bouse de vache; aujourd’hui, il n’y a plus que celles des pots d’échappement et des fumées d’usines. Le soleil est la plupart du temps terni par un voile grisâtre. On se met à tousser dès les premières heures.

Le Taj Mahal sur un fond de ciel étouffé par la pollution…

En psychologie, il existe un syndrome de l’Inde comme il existe un syndrome de Florence. Sans doute en ai-je été victime la première fois que j’y suis allé (d’autant que c’était mon premier grand voyage) au point de trouver au retour ma vie française parfaitement ennuyeuse et de m’inventer toute une mythologie personnelle autour de ce pays.
Peut-être en suis-je à nouveau victime, d’une autre façon. Après l’adhésion, le rejet.

Vaches de ville qui paissent dans les ordures (Varanasi)

Quoi qu’il en soit, l’Inde est le pays des anomalies. Tout ce que notre civilisation a domestiqué, caché ou refoulé, l’organique, la mort, la maladie, le handicap, la crasse est ici exposé. On ne peut pas faire un pas dans la rue sans croiser une scène, non pas anormale, mais anomale. Oui, en Inde, la réalité ressemble à une brutale hallucination. Le moyen-âge et l’hypermodernité voisinent. La vie exubérante et la mort sèche dans le même sac, dans le même lit. Un amputé des deux jambes rampe par terre, un homme dort allongé dans la poussière à même la rue tandis que les courants et contre-courants de la foule s’écoulent autour de lui, une main dévorée par la lèpre se tend soudain vers vous, une femme enveloppée d’un sari sale dort sous un pont au milieu d’un tas d’ordures tandis que des chiens maigres la reniflent, une vache paît dans les ordures; on crache, on défèque, on meurt au vu et au su de tous, mais dans une déroutante et totale indifférence.

A Fatehpur Sikri, à quelques centaines de mètres d’un site classé au patrimoine mondial de l’humanité.

Les indiens semblent aveugles les uns aux autres, selon un code qui peut-être recoupe celui des castes, je ne sais, ou peut-être est-ce une simple question de survie. Ou peut-être encore suis-je plus sensible à un phénomène pourtant familier en France mais que je perçois davantage ici, parce qu’en Inde tout est exacerbé et multiplié. Ou peut-être est-ce enfin ce qu’on pourrait appeler le syndrome de Candide : je porte un regard naïf sur cet étrange monde où les vaches pourtant sacrées se nourrissent des épluchures de poubelle, où le Gange, sacré lui aussi, est souillé par tous les égouts qui s’y déversent et par les restes de cadavres mal brûlés qu’on y jette parce que les pauvres n’ont pas toujours assez d’argent pour payer le bois nécessaire à la crémation de leurs morts. Je vois ce que les indiens ne voient pas, ou ne voient plus, comme eux verraient sans doute mieux que moi les contradictions du pays d’où je viens.

« Un microbe digne de ce nom n’y survivrait pas! » disait déjà Mark Twain à propos du Gange

Il est facile d’être ébloui par les couleurs éclatantes de l’Inde, au point de ne rien apercevoir d’autre. Car en Inde, même la misère est  pittoresque. A Jodhpur, une femme assise à même la rue donne le sein à son bébé.

Sous la « clock tower » de cette même ville, des enfants aux pieds nus, sales, morveux, vêtus de hardes et mal nourris sont plus beaux que des Poulbots. Leur père, qui se tient à l’écart, les a dressés à mendier. Lui-même ressemble à une icône chrétienne, il émane de lui une sorte de grâce fragile. Les rues sont pleine de Menippe à la Vélasquez qui vous tendent une main décharnée.

Mendiante sous la « clock tower » de Jodhpur

Tout fait tableau. Et je crois qu’il est facile de s’en tenir à cette superficie superficielle, de voir l’Inde comme une toile multicolore sans apercevoir la « vraie » réalité. Les monuments sont magnifiques et colorés, la cuisine est épicée, la lumière de la fin du jour rend photogénique le moindre recoin de ville sale, l’hindouisme est exotique et captivant…

En Inde, tout fait tableau, même un transport de poubelles…

Oui, je crois qu’on peut passer en aveugle si l’on suit les sentiers protégés des voyages organisés ou si simplement on revêt les œillères du touriste venu chercher ce qu’on appelle « la richesse culturelle ». Mais sitôt qu’on s’écarte un tant soit peu du tout tracé, on aperçoit le complémentaire de la lumière: l’ombre, la nuit, souvent profonde comme une encre de Chine

Comme en Iran, c’est la condition des femmes qui me touche le plus. Bien sûr, un certain nombre d’entre elles se sont émancipées et les femmes des classes moyennes jouissent d’une liberté relative, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Selon une enquête mondiale relatée par The Guardian (elle date de 2011 mais je ne pense pas que les choses aient beaucoup changé), l’Afghanistan serait le pays du monde le plus dangereux pour les femmes, mais l’Inde se classerait quatrième dans ce triste palmarès, derrière la R.d.C et le Pakistan et devant la Somalie. En cause, les nombreux infanticides, les « dowry deaths » (les femmes tuées à cause d’une dote insuffisante), le mariage et le travail forcés, la traite, le viol et, triste spécialité indienne, l’agression à l’acide.
A Agra, nous avons bu un jus de mangue au café restaurant Sheroes Hangout. C’est un lieu associatif géré par des femmes défigurées par le vitriol que des hommes leur ont jeté au visage. Je crois bien avoir été traumatisé par le documentaire qu’on nous a projeté. L’absolue lâcheté des hommes m’a effaré; le courage de ces femmes m’a plus qu’ému.
La jeune femme qui nous a servis était simplement lumineuse. L’acide sulfurique lui avait dévoré toute la partie gauche du visage et du cou. Malgré cela, elle était belle. Son sourire était doux.

Parmi les femmes qui étaient là, l’une avait été brûlée à l’âge de trois ans, victime collatérale d’une attaque qui visait sa mère. L’indifférence de la société indienne, voire des proches des victimes à l’égard de ce qu’il faut bien appeler barbarie, m’a effaré. J’ai été incapable de dire quoi que ce soit à ces femmes si ce n’est merci.

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Il y a 25 ans, j’ai cru que je pourrais vivre en Inde, j’ai même caressé le projet de venir y enseigner. Pour rien au monde aujourd’hui je ne viendrais y habiter. L’Inde – celle du nord en tout cas – est une vésanie délirante. Un étrange sabbat. Un tableau de Jérôme Bosch. Les toiles de Bosch sont fascinantes, mais qui aurait envie d’y vivre?