Skogar-Landmannalaugar-Skogar: histoire d’un aller-retour.

Chroniques des petites et grandes démesures

A la façon du guide Michelin
Le Laugavegur ou « route des sources chaudes » a été classé par le National Géographic comme l’un des vingt plus beaux treks du monde. C’est en tout cas le plus célèbre d’Islande. Il relie le Landmannalaugar à Þórsmörk en 55 km. Les plus courageux peuvent y adjoindre le trek de Fimmvörðuháls, long, lui, d’environ 26 km. L’ensemble dessine un magnifique circuit qui mène de l’immense chute d’eau de Skogar aux champs de lave et aux ryolithes multicolores du Landmannalaugar, en passant le long des glaciers Mýrdalsjökull et Eyjafjallajökull.

Skogafoss
Landmannalaugar

Ce trek, comme l’ascension du pic Komsomolet au Kirghizistan, est une sorte de rite de passage pour les jeunes du pays et, semble-t-il, pour une partie fortunée de la jeunesse occidentale, laquelle, sérieusement bardée de coupe-vent de couleurs vives et de chaussures neuves, vient chercher là aventure et frisson…

Et c’est vrai qu’il est merveilleux ce trek et qu’il traverse des contrées enchantées, mais… Oui, il y a quelques mais dans cette histoire…


Nous avions déjà parcouru ce sentier en 2016. Pris par le temps, nous avions bouclé les presque 82 kilomètres en 3 jours et demi. Nous nous étions jurés de revenir; nous sommes revenus, mais de manière parfaitement imprévue, poussés par les nécessités covidiennes.
Cette fois, nous avons décidé de faire quelque chose que personne ne fait: arpenter le chemin dans les deux sens, en autonomie alimentaire. Faut-il y voir un désir altier de se démarquer? Peut-être, mais alors de manière infinitésimale. Alors quoi? Disons que nous avons fait notre la devise des gens de Thélème ou, pour le dire plus royalement encore, parce que tel est notre bon vouloir! En vérité, il s’agit avant tout de mieux voir, de mieux regarder: les êtres et les choses ne se révèlent jamais aussi bien que lorsqu’on les considère sous plusieurs angles…

Tout commence donc à Skogafoss, cette immense cascade qu’on ne peut surplomber qu’au prix de 527 marches métalliques, bon moyen de se mettre en jambe dès potron-minet, nos sacs chargés de onze jours d’autonomie alimentaire sur le dos, car nous ne savons pas au juste combien de temps durera notre marche, d’autant que nous avons l’intention de réaliser quelques randonnées adjacentes…
Nous voilà donc partis le long des gorges de la Skoga.

On ne dirait pas que c’est la rivière qui a creusé le canyon qui lui sert de lit, mais quelque titan qui a écartelé de ses mains la terre et la roche comme un équarisseur ouvre une carcasse; l’image semble violente, mais elle dit bien les forces à l’œuvre ici: c’est un chaos irrégulier de rocs énormes, de mousses et de chutes d’eau bruyantes.

Le sentier se hisse ensuite jusqu’au refuge de Baldvinsskáli situé 12 km plus loin, devant lequel je casse malencontreusement le bouchon de ma gourde filtrante.


En 2016, nous n’avions pas vu grand-chose du paysage alentour parce qu’il était masqué par un épais brouillard. Cette fois, le temps est clair et nous découvrons un panorama fabuleux sur les glaciers et les cratères du volcan Eyjafjallajökull, celui-là même qui a perturbé la circulation aérienne en 2010: l’un de ses cratères, le coloré Moði, est une des plus jeunes montagnes du monde, puisqu’elle n’a que 10 ans.

Le Moði

Il y a encore beaucoup de neige,  au dire même des islandais, l’hiver dernier a été particulièrement rude.

Une fois passée la langue de neige glacée et le col (1043m) qui relient les deux glaciers, nous parvenons en haut de la vaste marche qui surplombe le grand plateau de Morinsheiði.

Pour y descendre, il faut emprunter un périlleux passage où une chaîne fixée à de petites barres de fer est censée aider le randonneur. C’est là que nous croisons pour la première fois un trio de belges bavards, quadragénaires encore adolescents qui dissertent intelligemment sur les chutes en montagne tandis que Célia est en train de descendre le long de la main courante mal amarrée…

Morinsheiði

S’en suit donc l’infinie planitude pierreuse de Morinsheiði, puis la descente vers le Godaland (la contrée des Dieux) et Þórsmörk.

Godaland

Le ciel est si dégagé que nous distinguons déjà le mont Hattafell au loin et même les contreforts du Landmannalaugar. Nous passons devant la petite grotte qui nous avait servi d’abri en 2016.

Godaland

Nous décidons de bivouaquer en mode furtif, à 120 mètres à peine du camping officiel, pour ne pas avoir à le payer. La location de la voiture a quelque peu grevé notre budget. Les campings du Laugavegur sont encore plus chers que dans le reste de l’Islande, il faut compter environ 4000 couronnes à deux, c’est-à-dire 26 euros (sans les douches) juste pour avoir le droit de poser sa tente sur un terrain sans charme. Nous campons donc cachés dans les forêts de Thor (tel est le sens de Þórsmörk): je contrains quelques branches que je libérerai le lendemain matin pour faire place à notre petite Taurus.

Bivouac en mode furtif dans les bois de Thor…

Notre bivouac est à quelques mètres du sentier mais personne ne le remarque. La plupart des randonneurs en fin d’étape ont le regard fixé sur leurs chaussures… Cela nous amuse beaucoup de jouer ainsi à cache-cache. Que celui qui n’a jamais resquillé nous jette la première pierre!
Nous nous levons à 6 heures le lendemain, plions la tente dans le plus parfait silence et traversons la rivière Krossá par un pont amovible.

Food hiding
Au refuge qui se trouve de l’autre côté, Célia demande s’il est possible que nous déposions de la nourriture pour le retour, de façon à alléger notre sac. On lui répond, en l’occurrence une jeune femme qui a les yeux rivés sur sa tablette et qui daigne à peine lever le nez, qu’on ne fait pas ça ici. Qu’à cela ne tienne, nous décidons de jouer au food hiding! Quelques centaines de mètres plus loin, je construis un petit dolmen de pierre au pied d’un arbre pour y cacher notre sac (2 repas). Nous en cacherons un autre sous un abri sous roche près de Botnar (2 repas) et à Alftavatn, où je me lèverai  à 3 heures du matin pour dissimuler furtivement un sac de six repas sous la cabane des dortoirs…

On récupère ce qu’on a caché

Vive le Goretex (encore!) et les abris sous roche.
La deuxième étape (15 km) nous conduit presque jusqu’à Emstrur.

Elle commence dans la forêt et, après un passage de gué où nous croisons une Licorne (que ceux qui ne savent pas ce que Licorne nous appelons sachent qu’il s’agit simplement d’un individu qui semble déplacé dans l’environnement) se poursuit sur un plateau déchiré par un canyon.

Licorne…

Il faut ensuite descendre dans l’étonnante vallée volcanique au pied du glacier avant de traverser la tumultueuse rivière Botnaá par un pont jeté par-dessus l’abîme.

Depuis la veille, j’ai particulièrement mal au niveau des lombaires. J’ai même un hématome dans le bas du dos. J’ai mis cela sur le compte d’un sac trop lourd ou mal réglé et j’ai passé la journée à me battre avec les bretelles et les lanières. Or, alors que nous nous sommes arrêtés dans une minuscule gorge pour puiser de l’eau à la rivière, je découvre avec surprise la cause de mon mal. Suspense et navigation hypertextuelle: pour savoir pourquoi j’avais mal au dos, allez donc lire « Histoire de mes gris-gris ».

Par-dessus la Botnaa

Malheureusement, la pluie nous suit depuis des kilomètres. Vive le Goretex une nouvelle fois! Comme nous n’avons pas l’intention de dormir sur l’aire de caming du refuge de Botnar car nous connaissons parfaitement les fameuses constantes de Trek (là encore il vous faudra naviguer si vous voulez prendre connaissance des dites constantes: c’est là), nous plantons la tente sur une terrasse qui surplombe les gorges et montons le camp sous un gros rocher qui nous offre un abri exigu mais au sec. La vue sur le glacier est merveilleuse. Bon, mieux vaut ne pas trop regarder la montagne au-dessus qui est responsable des gros rochers qui parsèment la prairie..

Abris sous roche…
Joe n’aime pas les abris sous roche…

Là où les voitures passent, les chemins s’effacent et les piétons trépassent…
L’étape suivante (16 kilomètres) nous conduit jusqu’au lac Alftavatn. Au matin, nous traversons avec dédain l’aire du refuge de Botnar, puisant de l’eau à la rivière plutôt qu’au robinet. Les bâtiments ont été refaits, on a construit des terrasses pour accueillir les tentes, la petite prairie en pente qui bordait le ruisseau où nous avions dormi il y a quatre ans n’est plus qu’une qu’une pauvre plate-bande étique. Les hommes ont passé là, la terre est à nue. Une piste carrossable dépose désormais de gros 4×4 aux roues énormes. Plus loin, alors que nous traversons le désert de sable volcanique noir de Maelifellssandur, nous croisons plusieurs voitures. Par moment, piste et sentier se confondent et mieux vaut alors se protéger de la poussière soulevée par les monstrueux 4×4.

Le mont Hattafell


En face de nous se dresse l’étonnant mont Hattafell (924 m). Nous marchons quelques heures dans le plus parfait silence si ce n’est le souffle du vent.

Après les scories noires et un premier passage de gué, viennent les mousses si vertes autour du refuge de Hvangil.

Au dernier gué de la journée, nous croisons encore trois bruyants quads qui nous semblent totalement déplacés dans le paysage. Au retour, nous assisterons au même endroit à un triste ballet de 4×4.

Ballet de 4×4

Nous voilà au bord du merveilleux lac Alftavatn. Le bivouac étant interdit dans cette zone, nous plantons la tente au bruyant camping, dans un endroit que nous pensons plus tranquille. C’est sans compter sur nos trois belges qui débarquent avec armes et bagages et colonisent l’espace autour de nous. L’incohérence de leur matériel dit bien leur inexpérience: ils ont chacun une minuscule tente de bivouac, sans doute par souci de légèreté, mais ils charrient une sorte de grand tarp sans doute fort lourd pour mettre leurs sacs à l’abri, qu’ils montent d’ailleurs assez stupidement face au vent, lequel finira très vite par arracher les sardines. L’un des trois accolites veut abandonner le trek parce qu’il a une très grosse ampoule sous le pied. Il se plaint sans cesse et geint qu’il n’a pas réussi le test physique de ces vacances. Puis il se vante d’avoir quand même réussi à tenir deux jours avec une ampoule pareille, hein, bien vrai que t’as jamais vu une ampoule pareille? La discussion, bruyante, dure fort tard et se conclut sur l’arrangement suivant: celui qui a la méchante ampoule se fera déposer en voiture au refuge suivant, avec tous les sacs- ce qui, selon ses dires, lui coûtera fort cher – puis il reprendra le trek pour les 12 derniers kilomètres. Tout ce petit monde se lèvera bruyamment à 5 heures du matin. Au final, nous arriverons avant eux bien que partis deux heures plus tard. Nous doublons d’abord l’eclopé qui boitille en se massant ostensiblement le genou avec force grimaces puis ses camarades qui charrient son sac… Oui, nous sommes moqueurs et peu charitables! Nous n’avons guère pitié pour les sans-gêne qui nous empêchent de dormir!
Il faut dire que déjà courte à cause des trois belges, la nuit a été aussi particulièrement froide: il a gelé.

La dernière étape se hisse lentement au-dessus du lac Alftavatn et le paysage est un des plus beaux que nous connaissions. Au retour, nous l’aurons donc longuement face à nous. Le temps est clair et les glaciers totalement dégagés. Très vite, nous croisons la neige et les premières fumeroles.

Par chance, il n’y a pas trop de vent. Nous franchissons un périlleux pont de neige qui sans doute s’effondrera bientôt et 21 plaques de neige et névés, puis nous arrivons au champ d’obsidienne de Hrafntinnusker. 

Je ramasse quelques échantillons qui alourdissent encore mon sac! La suite est pleine de plaques de neige aussi, dont une de plusieurs kilomètres.

L’arrivée à Landmannalaugar est merveilleuse, comme la première fois.

Mais il se met hélas à pleuvoir et nous montons la tente en plein vent. Nous avions prévu de rester là deux ou trois jours mais la météo annonce des tempêtes sur notre route si nous tardons trop. Nous avions aussi envisagé de retrouver nos amis André et Silvia au refuge de Botnar, mais nous redécoupons les étapes du retour pour éviter les campings et raccourcir un peu la dernière étape, la plus difficile, et devancer ainsi la tempête. Finalement, nous nous donnons rendez-vous au milieu de nulle part, cinq kilomètres après Botnar. Je construis 3 kerns pour que nos amis nous retrouvent.

Nous avons élu domicile dans un talweg à l’abri du vent, repéré à l’aller. C’est là qu’a lieu notre brève rencontre. André et Silvia arrivent avec du Comté et du Saint-Nectaire, ô indicible joie! Nous nous retrouverons plus tard…

Comté!

Le lendemain, nous dépassons þosmork et bivouaquons dans la grotte qui nous avait abrités en 2016.

Dans « notre » grotte

La dernière étape redécoupée (22 km) est assez rude, notamment la très longue descente vers Skogar sous la pluie.


Au final, nous aurons parcouru 164 kilomètres en 8 jours de marche.

Back to the wild et la fin d’un mythe?
Les fabuleux paysages du trek Fimmvörðuháls-Laugavegur auront eu le temps d’impressionner nos rétines; ils resteront gravés dans nos mémoires.

Glaciers étincelants, torrents bavards, montagnes douces ou violentes, chaos et champs de lave, canyons colorés, trolls pétrifiés, mares brûlantes, fumeroles, exubérance d’une nature un peu folle mais hélas menacée par le tourisme motorisé, par le tourisme de masse, par le tourisme du confort. On pourra toujours nous rétorquer que nous y participons. Oui, mais non! Nous n’avons pas demandé que l’eau du ruisseau nous soit servie au robinet, nous n’avons pas demandé des toilettes avec l’eau courante, ni des dortoirs avec cuisine, ni des restaurants au milieu de nulle part. Nous demandons juste des toilettes sèches ci et là pour ne pas souiller la nature, des toilettes qui ne soient pas à quelques mètres de la mer (comme c’est le cas dans le Hornstrandir) ou au bord des torrents. Car depuis que nous sommes en Islande, nous nous interrogeons: où donc s’en vont les eaux usées des refuges et des campings en pleine nature? Nous avons du mal à comprendre les incohérences islandaises (elles ne sont d’ailleurs pas spécifiquement islandaises), un pays qui prétend préserver sa nature en canalisant les randonneurs mais en laissant les monstrueux 4×4 ouvrir des plaies sur les collines et polluer l’air. Autrefois, le monde des voitures et celui des randonneurs ne se côtoyaient pas ici, chacun avait son espace. Ce n’est plus le cas, semble-t-il.

Cicatrices de 4×4

Nous tentons d’être cohérents justement, d’être en accord avec nous-mêmes: le trek implique pour nous l’absence de confort, la nécessité de charrier notre nourriture, de rapporter nos déchets, de ne pas pouvoir nous laver durant plusieurs jours, de filtrer l’eau que nous buvons. On ne peut pas prétendre vouloir se confronter à la nature et traîner avec soi tous les artefacts du confort moderne.

Fut un temps où le Laugavegur était un trek exigeant, mythique, voire dangereux; il est devenu une sorte d’autoroute parsemée de péages et de motels tout confort, parcourue de hordes bruyantes qui salissent le silence et égrènent leurs mouchoirs en papier et leur PQ tout au long du chemin. Oui, sans doute sommes-nous (re)devenus des sauvages au fil de nos errances, mais au sens où l’entendait Montaigne: nous nous sentons proches de la nature et, par conséquent, un peu éloignés des agitations et du bric-à-brac civilisés

Le film de notre trek en accéléré…