Voyager immobile

Un récit de ma fille Chloé, confinée au Laos avec son compagnon Vincent.

Nous vivons sur le Mékong. Notre regard surtout y flotte sans cesse.


L’eau est claire, souvent plus verte que bleue, surtout dans ses zones d’ombres où elle prend un vert profond, devient forêt liquide.
Il y a les jeunes femmes qui ramassent les coquillages dans leurs grands paniers tressés. Les cris et les éclaboussures des enfants. Régulièrement, le vrombissement des barques à moteur, seul moyen de quitter et rejoindre l’île. S’il n’y a pas de pêcheurs, plongeant ou déployant leurs filets, on peut chercher les pièges : cordes, bouteilles et grandes cages de bambous.


Et bien sûr il y a toujours les poissons. Une fois c’était tout un banc se disputant la carcasse d’une souris blanche. Un petit serpent rouge, aussi. Vincent a même vu le saut d’un de ces rares dauphins de l’Irrawaddy. Mais le plus souvent l’œil se pose seulement sur le fleuve, hypnotisé par les rides désordonnées que le courant imprime à sa surface et les reflets changeants dictés par les nuages. Là, les pensées peuvent tranquillement voguer jusqu’à l’océan.

C’est calme. Difficile de ne pas l’être aussi. Le temps fond sous la chaleur. Les heures s’écoulent avec notre sueur.
Quand le ventilateur et les pages d’un livre ne suffisent plus à s’évader de la moiteur il ne reste plus qu’à chercher l’eau, de la douche ou du fleuve. Mieux : partir en quête du jus glacé d’un ananas, d’une mangue, d’une noix de coco.


Toute la rive est ponctuée de terrasses sur pilotis où tables basses et matelas invitent à garder le rythme indolent que les hamacs imposent dans leur doux balancement (au moment où j’écris ces mots, une grosse averse venteuse vient de m’éjecter du mien, de hamac. C’est le début du nouvel an Laotien aujourd’hui, l’arrivée de la saison des pluies aussi. Vivre la mousson nous plaît, à part pour les moustiques qui jusque là ne nous manquaient pas!).

Un chemin de terre fait le tour de l’île sur huit kilomètres : s’y concentrent toutes les habitations, guesthouses, bungalows, restaurants et magasins. Le centre, soit en fait la quasi-totalité de la surface de l’île, n’est que rizières. En ce moment, asséchées, elles offrent une pénible vue, désert de tiges mortes au blond presque blanc. Dans ce vide brûlant personne ne passe, le temple s’y est perdu et reste toujours plus ou moins sans prières. Si, parfois, des amateurs de foot viennent disparaître dans les vagues de poussières qu’ils soulèvent. Seuls les arbres refusent de capituler : cocotiers, bananiers, jacquiers, kapokiers, tecks, banyans et tout ceux que je ne peux nommer gardent leurs verts toute l’année. Ils sauvent à peine le décor.
Pour voir la vie, il faut rester près du fleuve.
Chaque famille prend soin de garder vivantes d’innombrables plantes, en parterres, en pots de toutes sortes, en potagers, accrochés partout, bordant tous les espaces. On pourrait résumer en cascades de tiges, fleurs, couleurs, feuilles de tous les verts, de toutes les formes, odeur, ombre et douceur. Je préciserai quand même : l’impressionnante averse dorée du cassier, la senteur sucrée du frangipanier, le rouge flamboyant de la fleur de paon ou du bec de perroquet, orchidées hypnotiques, enivrants bougainvilliers, hibiscus et quisqualiers, puis tant d’autres exquises délicatesses, dans tous les tons du rose jusqu’au violet.

Photo A.M

Bref, c’est beau.
Mais on a vite fait d’oublier. La végétation habite immobile là où les enfants, vrais maîtres de l’île, au moins en nombre, surgissent en courses, danses, cris, pleurs : partout ça joue et ça bêtise.

Et ils ne sont pas seuls. Pas un pas sans croiser des poussins, des canetons, minuscules, duveteux et dandinants, en cohorte hésitante à la suite de leur mère. Les vaches et leurs veaux timides s’aventurent en petits groupes hors du cœur aride des rizières pour goûter à tout ce qu’elles peuvent avant d’être chassées.
Il y aussi les chiens, parfois excessivement amicaux, les cochons, les papillons, les oiseaux et les adorables geckos… Si l’on a pas épuisé là ses réserves de tendresse il reste à en donner aux nombreuses portées de chatons maladroits et câlins ! Autant dire que les 1500 mètres entre notre chambre et la pointe nord de l’île où nous avons nos habitudes (le restaurant indien !) se font souvent lentement.
Il ne faut pas cependant se laisser distraire au point d’oublier le péril qu’il y a à croiser un enfant en équilibre précaire sur un vélo démesuré, dans l’étroitesse d’un pont de bois aux planches disjointes. De même les antiques mobylettes raccordées au carton et bouts de ficelle se conduisent dès dix ans, sans limite aux nombres d’humains et d’objets ainsi transportables.
Vous excuserez bien ma tentative d’insérer là un soupçon de tension dramatique à ma litanie descriptive. En réalité je n’ai pas connaissance d’un quelconque accident.
Il n’y a pas de voitures du tout, seulement quelques spécimens de ces machines à roulettes follement créatives que l’on trouve en Asie : grosses charrettes en bois tirées au motoculteur, deux roues auxquels on a soudé au choix, un toit et une petite cage sur le côté pour faire office de taxi biplace ou une grosse plateforme à l’arrière, ici pour transporter les bidons d’eau. C’est tout.
Ce n’est pas comme si quiconque ressentait l’urgence de se déplacer. Si ce n’est pêcher, cuisiner ou participer aux quelques rares chantiers, il n’y a qu’à laisser couler le temps. Dans ce coin du monde aussi cela se fait pour la plupart derrière un écran de téléphone portable.

Don Det est au Laos, je le précise enfin. Dans le district de Si Phan Don, ce qui veut dire 4000 îles. En fait il y a surtout des îlots de verdures et de petits affleurements de terre ou de roche. Relié à nous par un pont se trouve l’île de Don Khon et ses cascades. Nous n’y sommes allés qu’une seule fois. C’est plutôt rassurant d’avoir encore là bas des découvertes à faire, car les routes ne sont pas prêtes de s’ouvrir à nouveau. Déjà un mois ici, et impossible de deviner pour combien de jours encore.
Nous ne sommes pas les seuls voyageurs à avoir choisi cet endroit pour se coincer-réfugier. Je ne sais pas trop combien, une centaine peut-être. La majorité est jeune, tatouée, dénudée, détendue. Consciente d’être des confinés privilégiés.
Plus personne n’arrive ni ne repart. La fête est finie, plus de kayaks, plus de tubing, plus de reggae bar, tout ferme tôt. Les habitudes se prennent et les liens se tissent ; avec les locaux l’entente est harmonieuse, voire amicale.
Même en dehors de cette période exceptionnelle il semble qu’ici le tourisme a su éviter beaucoup de ses ravages courants. Toutes les infrastructures sont de taille modeste, en accord avec l’architecture locale, surtout gérées par des familles natives de l’île.
La gestion des déchets n’est pas une priorité mais on est loin de l’habituelle avalanche de plastique. Il n’y a pas non plus de boutiques à bibelots et babioles. Les loueurs de bateaux sont alliés en une association équitable plutôt qu’en concurrence. En 2004, au commencement du développement touristique, la moitié des habitants de Don Det se déclarait pauvres, n’ayant pas assez de riz pour se nourrir. Visiblement, aujourd’hui, ce chiffre n’est qu’un souvenir.
On peut espérer que cela durera. Même si l’alcool et certaines drogues se trouvent ici à des prix dérisoires, ce n’est pas l’attraction principale comme ce fut le cas longtemps à Vang Vieng, éphémère capitale laotienne de la fête débridée.

Nous sommes donc bien tombés. Nous ne nous plaignons pas. Certes, être dans un doux paradis n’empêche pas l’ennui. Je ne vous apprends rien, c’est qu’on ne se lève pas chaque matin d’un pied philosophe. Pas facile de mettre sans cesse le même enthousiasme à ne rien faire. Parfois on n’a plus rien à penser sur nos petites conditions particulières d’individus, ou sur la vie, l’univers et le reste. L’énergie se retrouve sans objet. Après quatre mois de voyage, avec encore sur la peau les frissons des milliers de kilomètres parcourus, être sans mouvements, sans destination suivante, c’est une drôle de pesanteur.
Ces jours-là manquent d’ami.es, d’une guitare, d’une cuisine bien à soi, de jeux, de projets… C’est comme ça que j’ai fini par écrire quelques mots, et un peu ainsi sans doute que tu t’es retrouvé.e à les lire.

Les photos c’est Internet, merci à celleux qui les y ont mises, je ne suis pas équipée. Si Vang Vieng t’intrigue, un article (en anglais) sur cette folle illustration du jeu de l’offre et la demande :
https://www.theguardian.com/world/2012/apr/07/vang-vieng-laos-party-town

En rade…

(Diptyque sucré-salé)

Dans tous les ports du monde, des bateaux sont montés sur cales, exhibant avec impudeur leur étrave et les craquelures de leur peinture. Ils attendent étoupe et goudron, verni et drisses nouvelles.
Ainsi en rade nous sommes. Mais contrairement à Jacques Marles, bonne est notre fortune car même si les ports lointains nous sont désormais interdits, nous sommes encore libres et nous vivons dans les ors d’un éternel été. Le ciel est toujours bleu. Il fait chaud, 34° en moyenne, avec un ressenti de 38. Aussi vivons-nous nus. Notre hutte de bois est ceinte d’arbres et de fleurs ; nul ne nous voit.

La mer de Chine est particulièrement chaude dans le golfe de Thaïlande. Se baigner n’est absolument pas rafraîchissant, en tout cas ni à l’aube ni au crépuscule où la température de l’eau est supérieure à celle de l’air. Nous nous baignons quand même trois fois par jour, à deux cents mètres de notre logement, parfois plus loin, comme le jour où nous avons fait onze kilomètres à vélo pour voir si là-bas les plages étaient aussi désertes qu’ici. Elles le sont. Qu’on imagine des dizaines et des dizaines de kilomètres de sable blanc jaune bordé de palmiers sans presque personne, si ce n’est parfois un promeneur ou un bateau de pêche qui rentre.

Allongés sur le sable, nous regardons les palmes des cocotiers se balancer.

Nous nous baignons dans les eaux miraculeuses du couchant et dans les aquarelles du levant.

Le matin, le monde alentour est plein de cigales et d’oiseaux chanteurs. Le soir, des piquiers viennent se reposer sur les fils, un aigle pêche dans les vagues, les geckos attendent près de la lampe de la terrasse, une grenouille vient visiter notre salle de bain, un tree snake se laisse soudain tomber du toit dans les bambous.

Notre amie la grenouille nous a suivis d’un bungalow à l’autre: elle s’était cachée dans le sac à dos de Célia.
Tree snake

Rien que des choses simples, élémentaires. Nous sommes heureux de boire de l’eau fraîche, de manger des mangues (ce matin, sur la route du marché, nous en avons ramassé 17 petites), des pastèques sucrées et d’énormes ananas qu’on jurerait verts alors qu’ils sont juste parfaits.

Comme dans les environs il y a quelques résidents occidentaux, notamment des français et italiens, on trouve du pain et des croissants, des olives Crespo, du fromage, de la coppa, de l’huile d’olive et même des glaces Magnum! Mais pas de chocolat, hélas.
Nous vivons au ralenti comme la plupart des habitants de la planète terre en ces temps viraux. Depuis ce matin, nul ne peut plus pénétrer dans la province où nous sommes, le Nakhon Si Thammarat. Nous voilà retranchés comme dans une forteresse!
Ce matin, nous avons changé de logement. Supershy (c’est ainsi que nous entendons le prénom de notre hôte mais en Thaï cela s’écrit bien sûr autrement et cela n’a certainement pas le sens de super timide) a gracieusement accepté que nous occupions pour le même prix une petite maison avec deux pièces et une cuisine extérieure.

Notre cuisine!

Jusque-là, nous avons cuisiné sur notre réchaud à essence avec notre dînette en titane. Mais on peut faire de la cuisine élaborée avec peu de choses…

Chapatis
Curry

Thekla, notre voisine allemande, est venue longuement nous entretenir de ses hésitations : doit-elle partir ou rester? Elle voudrait que nous nourrissions un chien du voisinage qu’elle a pris en affection. Elle a peur. Peur de partir. Peur de rester. Peur de ne pas avoir la bonne assurance. Peur d’elle-même.
Elle nous demande si nous, nous n’avons pas peur. « Peur de quoi? demande Célia. Du virus? »
J’aimerais lui dire bien des choses à cette gentille dame qui souvent a les larmes au bord des yeux, mais mon anglais n’arrive pas à suivre le flux de mes pensées. J’aimerais lui raconter un peu notre histoire, pour qu’elle comprenne pourquoi nous restons. J’aimerais lui dire que nous sommes partis errer autour du monde le 1er juillet 2019; que nous avons traversé le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Iran, le Népal, l’Inde, la Birmanie, le Cambodge.

Au Kirghizstan
En Ouzbékistan
Au Turkménistan
Au Kurdistan (Iran)

Que nous avons côtoyé quelques géants, le Pic Lénine, le Dhaulagiri, franchi le col du Thorung La, que nous nous sommes baignés à Hormuz dans le plancton luminescent, que nous avons nagé avec des requins, vu des dauphins, des éléphants et des rhinocéros sauvages, des multitudes d’oiseaux, des araignées et des serpents…

Le Pic Lénine (Kirghizistan )
Le Dhaulagiri (Népal)

Que nous avons mangé des kilos de glace au safran, du riz, du riz et encore du riz, des Dosas, des Shan nooddles, du Lagman et quelques mets bizarres : criquets, scorpions, tarentules…

En Iran
Avec Axel et Chloé en Inde
Dosas, avec Chloé

Lui dire que nous avons dormi dehors, sous la tente ou à la belle étoile, dans des dortoirs, chez des gens qui n’avaient rien, chez des gens qui avaient tout, dans des chambres d’hôtel à achever un neurasthénique, dans des bungalows à dix mètres de la mer.

Kirghizistan
Hormuz (Iran)
Chez Elvira à Karakol (Kirghizistan)
Au Cambodge avec Christian

Que nous avons marché jusqu’à la corde de nos godasses, fait du stop,  pris de lents trains grinçants, des bus rouillés, des taxis collectifs, des rickshaws et des Marchroutkas…

En stop en Thaïlande avec Chloé et Vincent

Que nous pensions le monde vaste mais qu’en vérité il est tout petit puisqu’un virus né en Chine a fait le tour du monde en moins de quatre mois.

Une à une les frontières se sont fermées devant nous. Nous devions prendre un avion en Malaisie, mais la Malaisie a fermé ses portes. Nous devions prendre un avion pour la Nouvelle-Zélande, mais ce pays aussi s’est claquemuré. Le Cambodge, où est bloqué mon frère, le Laos, oú sont bloqués ma fille et son compagnon, le Vietnam, l’Indonésie, l’Australie aussi. Marius et Shin, que nous avions rencontrés sur l’île d’Hormuz sont eux bloqués en Colombie. En vérité c’est le monde entier qui s’est enfermé à double tour. Chacun chez soi avec son virus. L’étranger est devenu non grata. Pourtant, c’est le même virus partout. Le même.
Nous avons mondialisé le pire.
Le pire, ce n’est pas ce virus. Le pire, c’est ce qu’il y a derrière. Je ne parle pas du pangolin ou des chauves-souris, non, mais de ce que nous avons fait à la planète. C’est l’urbanisation démentielle, la déforestation irréfléchie, l’industrialisation effrénées, l’élevage concentrationnaire qui ont ouvert la voie à des virus et des microbes qui jusque là restaient sagement tapis dans le poil ou les écailles des animaux. Nous avons empiété sur tous les territoires; pire, nous les avons détruits. Nous commençons à en payer le prix, et ce n’est que le début. Nous avons été assez fous pour donner des vaches à manger à des vaches, pour remplacer les forêts primaires par des palmiers à huile ou par des champs de soja sans fin, assez fous pour polymériser les océans jusqu’à créer un continent de plastique. Partout où nous sommes allés, nous avons vu la beauté du monde souillée par nos immondices. L’empreinte sale de l’activité humaine est partout. Notre vésanie est sans limite.

Sur le Pic Lénine
Dans l’Himalaya
Plage indienne
Plage de Thaïlande

Et voilà qu’un minuscule virus nous remet à notre place! Car ce n’est qu’un tout petit virus que ce coronavirus-là; ce n’est ni la peste ni le choléra! Et pourtant nous frémissons! Soudain nous avons peur. La nature se rappelle à nous.
J’avoue que nous avons souri à considérer cette peur de là où nous sommes, cette panique délirante qui a conduit certains à se ruer dans les grandes surfaces, à stocker du papier toilette et des pâtes et à hurler à la fin du monde. L’éloignement nous place dans la position d’un Candide, tout étonné de ce qu’il voit. Nous avons bien vu les contradictions de ce monde, et de la France en particulier. Contradictions des politiques – les nôtres sont parmi les plus cyniques du monde occidental! – qui ont sous-estimé le coronavirus et qui maintenant le présentent comme un dangereux adversaire auquel il faut faire la guerre, mais pas avant les élections! Contradictions des gens de la rue qui ont laissé le service public être démantelé – qui parfois même l’ont appelé de leurs vœux- et qui maintenant applaudissent le sacrifice (car c’en est un) des soignants qu’on envoie au front. Mais il est trop tard. « En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : «L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes. » écrit Frédéric Lordon sur son blog. Oui, nous y sommes!
J’ai souri aussi à imaginer les parents cloîtrés avec leur progéniture, condamnés à leur faire l’école. J’en sais qui appellent déjà au secours: peut-être comprendront-ils alors la difficulté des profs dont le métier est justement d’être enfermés avec des gosses, non pas un ou deux, mais trente-six!
Oui, j’espère que les gens comprendront. Qu’ils se réveilleront ensuite. Car quoi, le niveau mondial de pollution a baissé, il paraît que les eaux de Venise sont à nouveau claires, que des dauphins sont revenus là où on n’en avait plus vu depuis des lustres. En fait, le monde se porte mieux sans nous. Et il se portera encore mieux le jour où il cessera de nous porter. Quand il sera guéri de nous.
Mais peut-être pourrions-nous infléchir notre folle course avant, changer de route, arrêter de stocker du vent et de consumer nos vies pour rien. Arrêter de faire la guerre à la planète et d’en être, non pas le coronavirus, mais le cancer.
Mais à vrai dire, j’ai un peu de mal à y croire. A la fin de La Peste de Camus, seul le docteur Rieux semble tirer la leçon du fléau qui s’est abattu sur sa ville pendant des mois, les autres chantent et dansent. Comme si déjà ils avaient tout oublié.

Oui, j’aimerais lui dire tout cela à Thekla notre voisine, et au final je ne lui dis pas grand chose, surtout pas que si elle part elle le regrettera. Et pourtant elle le regrettera. Qu’aura-t-elle gagné à s’enfermer en Allemagne si ce n’est la solitude et un illusoire sentiment de sécurité? Ici, on peut encore échapper à la pensée obsessionnelle qui s’est emparée du monde, on n’a pas à fournir de puériles autorisations de sortie ni à supporter l’invisible présence de zélés ilotes prêts à vous dénoncer au moindre faux pas. Ici, on a encore le temps et l’envie de goûter la vie . Et elle est sucrée-salée, la vie, piquante : fruits, océan et piment.

Alors levons un toast de ce cocktail: « Lehaïm! » comme on dit en hébreu. A la vie!

A la vie!













Thaïlande, épisode 2

Dans la nasse

Nous avons quitté le Cambodge le 10 mars pour entamer une descente qui devait nous conduire à Kuala Lumpur en Malaisie, où nous étions censés prendre un avion pour la Nouvelle-Zélande, via l’Australie. Entre temps, il s’agissait de visiter un peu la Thaïlande du sud et ses îles, à commencer par Koh Tao, paradis des plongeurs, à ce qu’on dit…

Arriver à Koh Tao n’a pas été de tout repos! Il a d’abord fallu prendre un bateau depuis l’île de Koh Rong jusqu’à Sihanoukville. Là, notre route et celle de mon frère Christian se sont séparées, lui préférant rester au Cambodge. Nous sommes arrivés au port 20 minutes après le départ supposé de son bus pour Kampot, mais l’agence qui lui avait vendu le billet a appelé un coursier et il est parti avec un gros sac, sur un scooter, à la poursuite de son bus dans les rues perpétuellement en travaux de Sihanoukville.
Quant à nous, nous avons pris à 19 heures un premier bus avec couchette jusqu’à Phnom Penh, puis un second, à deux heures du matin jusqu’à la frontière thaïlandaise. Là, un minibus nous a conduits jusqu’à la gare routière de Bangkok où nous avons pris un tuk-tuk pour le centre ville. Nous sommes arrivés juste à temps pour prendre un nouveau bus de nuit pour Chumphon, puis un bateau pour Koh Tao au petit matin. 38 heures de voyage en tout, ce n’est pas le record mais quand même!

Koh Tao, c’est un peu comme Koh Rong : il y a la plage de Sai Ree, un endroit animé et festif, très touristique, avec bars à hôtesses et large éventail gastronomique, et il y a d’autres baies plus secrètes et moins fréquentées. C’est là que nous sommes allés, évidemment. Mais autant le dire tout de suite, il n’y avait de toute façon pas grand monde sur l’île, coronavirus oblige, encore…

Nous nous sommes installés à Chalok Bay, à quelques mètres de la mer. Palmiers, sable blanc, mer turquoise, rochers et couchers de soleils de l’ambre à l’orange.

Nous louons des masques et des tubas et les deux premiers jours nous explorons la Shark Bay, qui comme son nom l’indique est censée abriter des requins à pointe noire. Mais à part une ombre brièvement aperçue, nous n’en verrons pas. Il y a d’autres poissons bien sûr, mais la visibilité n’est pas extraordinaire et surtout, il faut d’abord traverser un champ de coraux morts, sinistre et déprimant.

Champ de coraux morts
Un désastre…

Le réchauffement climatique et la surfréquentation ont fait leur triste office. Incompréhensibles (et stupides) touristes qui font des milliers de kilomètres pour faire du snorkeling et qui marchent sur les coraux, détruisant ainsi ce qu’ils sont pourtant venus voir… Il y a seulement 36 ans, l’île était encore déserte et les fonds marins parfaitement intacts…

Les effets du tourisme de masse…

Le troisième jour, nous partons très tôt et à pied pour la plage d’Ao Leuk, censée être payante ; elle ne l’est pas en ces temps de disette touristique, le restaurant qui perçoit les droits ayant peur de faire fuir les quelques clients potentiels.
L’endroit est désert en ce petit matin clair et la mer transparente.
C’est l’anniversaire de Célia et comme cadeau, le hasard va lui offrir des requins!

Requin à pointe noire

Nous ne nous attendions pas à en voir ici, la surprise est d’autant plus grande! Passé le premier frémissement – car quoi, ce sont tout de même des requins! – c’est l’excitation qui l’emporte. Si au début nous les observons de loin, nous n’hésitons bientôt plus à les poursuivre, dans la mesure de nos piètres moyens.
Nous passons la journée à explorer les fonds marins pour tenter d’en apercevoir encore.

Des requins, nous en verrons encore le lendemain dans la baie de Hin Wong, à quelques mètres du rivage, et en nombre. Un groupe de treize requins patrouille autour d’un rocher. Le spectacle est fascinant. Ils passent si près qu’on pourrait les toucher.

Nous explorerons encore d’autres baies, d’un bout à l’autre de l’île, en quête de poissons encore inaperçus.

Mais au fil des jours, notre enthousiasme faiblit. Il faut dire que nous avons quelques soucis. Le coronavirus nous a rattrapés. En France, la situation se dégrade. A cause d’un rassemblement religieux, le nombre de cas a explosé en Malaisie ; le pays ferme ses frontières. Adieu nos vols pour Gold Coast en Australie puis pour Auckland (nous obtiendrons peut-être des vouchers, des avoirs auprès de Air Asia et Easy Jet, mais serviront-ils un jour?). Autour de nous, les pays se ferment les uns après les autres, l’Indonésie, le Vietnam, le Cambodge, le Laos, les Philippines… Mais la voie de la Nouvelle-Zélande est encore ouverte, à la condition pour le voyageur de se soumettre à un auto-isolement de 14 jours. Nous réservons un billet – très cher- Bangkok/Auckland auprès de la Thai Airways et cherchons à débrouiller ce que la Nouvelle-Zélande entend par auto-isolement. Nous comprenons que nous devrons nous montrer particulièrement convaincants auprès des services de l’immigration, sans quoi nous serons renvoyés du pays. Et là, alors que Célia vient de passer la matinée à chercher des hôtels acceptant d’héberger des voyageurs en quarantaine et moi à nettoyer soigneusement notre matériel de randonnée (car la Nouvelle-Zélande ne veut pas la moindre poussière étrangère sur son sol), voilà que nous apprenons que le pays ferme ses portes à son tour. Dans le même temps, la Thaïlande ferme les « lieux de convivialité », entendez pour l’instant les bars, les karaokés et les salons de massage. Désormais, pour entrer dans le pays, il faut un certificat médical de moins de 72 heures prouvant qu’on n’a pas le coronavirus et une assurance voyage couvrant les frais d’hospitalisation jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Mieux vaut donc ne pas en sortir!
Par ailleurs, les nouvelles que nous recevons de France ne sont pas bonnes. Sarah, une amie qui travaille dans à l’AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris) est en première ligne. Nous savons avant la plupart des français que le confinement va être décrété, et qu’il va durer longtemps car le pic de l’épidémie n’est pas attendu avant fin avril. A quoi bon rentrer pour aller se confiner? Où d’ailleurs? Nous sommes SDF! Chez l’une ou l’autre de nos mères? Et pourquoi chez l’une plutôt que l’autre? Cornélien dilemme!
En tout état de cause, nous n’avons absolument pas envie de rentrer. Après presque neuf mois de liberté totale, on le comprendra, nous sommes assez réticents à l’idée d’entrer en cellule! Et non, nous ne sommes pas inconscients. Pour le moment, la Thaïlande est, d’un point de vue sanitaire, plus sûre que la France. Les Thaïlandais portent des masques depuis des semaines et le nombre de cas est bien moindre qu’en France.
Alors évidemment, nous ne sommes pas cloîtrés comme nos familles et nos amis en France. Nous sommes sur une île paradisiaque à nous baigner dans des eaux à trente degrés, mais c’est comme si soudain le monde venait de rétrécir comme une peau de chagrin, comme s’il venait de nous être ôté. Tous les pays où nous devions aller sont désormais fermés.

On arrive sur le continent…

Dans le bateau qui nous ramène sur le continent, je suis pensif en écrivant ces mots. Je me dis que nous allons essayer de régler nos problèmes de visa, de billets d’avion avec la Thai Airways et d’aller voir des dauphins roses…
Mais au port de Donsak, l’accueil est assez particulier. On nous canalise entre des barrières pour nous conduire près d’un bâtiment, au prix de circonvolutions inutiles. Au sol, on a matérialisé trois carrés avec du sharerton, distants d’un mètre, où l’on doit se tenir en attendant qu’on nous prenne la température avec un thermomètre sans contact. La chose faite, nous tentons de sortir du port mais l’on veut nous refaire passer par le même circuit! Nous expliquons qu’on nous as déjà pris la température, on nous laisse partir. Quelque chose de nouveau se passerait-il en Thaïlande? Je regarde sur Internet. Effectivement, face à l’explosion récente de nouveaux cas de Covid-19 (à cause d’une manifestation sportive et du retour de pèlerins partis en Malaisie pour un rassemblement religieux, celui-là même qui a valu à la Malaisie de fermer ses frontières), c’est un peu la panique à Bangkok et cette panique gagne tout le pays. On se dirige vers un confinement de la capitale.
Nous devons nous rendre à un autre port, à 8 kilomètres de là, pour prendre un bus pour Khanom. Nous faisons du stop: le premier pick-up s’arrête et nous dépose près d’une gare routière. Il n’y a pas de bus pour notre destination ; nous prenons finalement deux scooters taxi, avec nos gros sacs sur le dos, jusqu’à l’entrée du port. On nous annonce un minibus pour 16h, il sera là à presque 17h. A Khanom, nous nous mettons en quête d’un logement. Juste avant d’arriver à un premier hôtel, nous sommes accueillis par de magnifiques guêpiers verts.

Guêpier

L’hôtel est fermé mais la patronne est là qui nous explique qu’à cause du coronavirus, elle a fermé et tout nettoyé. Elle passe un coup de fil pour nous trouver une chambre quelque part. Elle nous en propose une à 600 bahts (18 euros), nous déclinons, trop cher pour nous. Nous reprenons la route. Nous comprenons très vite que presque tout est fermé. Plus loin, nous croisons des occidentaux attablés devant une épicerie. Une Thaïlandaise est avec eux, elle nous conduit jusqu’au Happy Resort.

Avant de nous accorder une chambre, le gérant passe des coups de fil pour demander l’autorisation à je ne sais qui. La chambre est annoncée à 800 bahts sur un panneau, on nous la propose à 600, mais nous l’obtenons à 500. On ne va pas pouvoir rester longtemps, sauf à négocier un prix au mois. Le gérant est d’une grande gentillesse, il comprendra.

Nous sommes donc au Happy Resort, dans un bungalow en bois, frigo, petite terrasse, hamac. Il y a de l’espace. La région ne compte pour l’instant aucun cas de Covid-19. L’hôtel nous a prêté des vélos (j’ai fait réparer le mien : changement du câble et des patins du frein arrière pour 3 euros) et nous les utilisons pour aller faire nos courses et manger. La mer est à 200 mètres. La plage est pleine de coquillages, il y a des pêcheurs le soir ; avec un peu de chance nous apercevrons des dauphins roses.

Nous portons un masque sitôt que nous sortons, ne serait-ce que par respect envers les Thaïlandais qui en portent tous.

Nous avons désormais pour consigne de ne sortir que pour une courte promenade (plage autorisée) ou pour acheter à manger, comme le 1,7 milliard d’humains qui sont confinés. Notre visa s’achève le 9 avril. Normalement, nous devrions obtenir une prolongation de 1 mois, mais pour cela il va falloir nous déplacer à 85 km.

Mais que se passera-t-il le 9 mai? Où en sera l’épidémie? Y aura-t-il des liaisons aériennes, des frontières ouvertes?

Nous sommes dans la nasse, comme vous tous…