C’est là que j’ai vécu…

Chroniques des incommensurables riens

De l’autre côté de la mer, il y a une ville. Du hamac où je me tiens, je devine les buildings voilés par les brumes de chaleur.

Sihanoukville vue du bateau qui nous conduit dans les îles.

On dit que longtemps cette ville fut le paradis des back-packers. La plage était bordée de gargotes bon marché, les hôtels ne coûtaient rien, la vie ne coûtait rien, on mangeait des mangues en fumant des joints et en buvant des cocktails. Beaucoup d’occidentaux s’étaient installés là pour y passer leurs vieux jours ou pour ouvrir des commerces. C’était, parait-il, un petit paradis. Ce temps-là est révolu. La plupart des occidentaux, même ceux qui étaient installés là depuis 10 ou 15 ans, sont allés voir ailleurs.

Désormais, la ville est un extraordinaire chantier. On y construit tout en même temps: rues, assainissement (enfin, pour l’instant les égouts ouvrent directement sur la mer et des enfants se baignent à cet endroit), immeubles, hôtels, casinos, commerces; trous, bosses, poussière, boue, pelleteuses et marteaux-piqueurs…

Le maître d’œuvre est chinois. C’est que Sihanoukville est devenue un Eldorado pour investisseurs de l’empire du Milieu. Les devantures des magasins et des sociétés s’affichent désormais en mandarin, la quasi totalité des établissements touristiques appartient à des chinois.

Il y a la bagatelle de soixante-dix casinos (il n’y en avait que 16 il y a trois ans!), avec tout ce qui s’en suit: traffics, prostitution, corruption…

L’image est savoureuse! Money laundry…

Pour l’instant, on a un peu de mal à imaginer ce que sera Sihanoukville une fois achevée, mais ce ne sera pas une tranquille cité balnéaire pour routards et baba-cools, plutôt un Las Vegas bétonné et une grosse lessiveuse d’où l’argent sortira bien blanc. Les vagues viendront mourir au bord des buldings et du béton. C’est là le destin de bien des littoraux…


Koh Rong

De ce côté-ci de la mer, c’est l’île de Koh Rong. Cocotiers, sable blanc, mer turquoise, toute l’imagerie de l’Éden-sur-mer. Célia a choisi, et bien choisi, une plage éloignée du port, la Coconut Beach, dont le seul nom suffit lui aussi à faire surgir toute la panoplie afférente aux îles exotiques.

Pour y parvenir, il nous a fallu deux bateaux et un camion à bancs. La plage fait un petit kilomètre. Elle est bordée de quelques hôtels cachés par les cocotiers. Le nôtre est tenu par une famille cambodgienne. Il n’y a pas grand monde. Coronavirus oblige. Alors évidemment, l’endroit nous semble charmant. Je ne suis pas certain qu’il nous plairait autant en temps normal. Mais là, on a l’impression d’avoir la plage pour soi seul. Le prix des chambres et des repas (de 9 à 12 dollars pour un petit bungalow et 4 dollars en moyenne pour un plat) est plus cher que ce que nous acceptons de payer d’habitude, mais disons que nous sommes en vacances…

Nous continuons l’expérience hamacs sous les palmiers (stage de perfectionnement de niveau II sous la férule de mon frère). La plage est magnifique et propre. La mer transparente est à 28 degrés minimum ; sous la jetée bleue, il y a des myriades de poissons. On fait du snorkeling, on se gave de mangues, d’ananas et de pastèques, on boit des cocktails.

Paradis, alors? Peut-être… mais menacé. Paradis en sursis. Paradis Potemkine.


Au nord, la plage fait place à des rochers. Quand on s’y aventure, on découvre des monceaux de bouteilles plastiques et de détritus.

Plus haut, invisibles depuis la Coconut Beach, les pilotis d’un village de pêcheurs baignent dans les ordures. Visiblement, il ne bénéficie pas d’un ramassage des poubelles, si bien qu’une grande décharge malodorante côtoie la mer. Mais peut-être sont-ce là les ordures de notre plage et des autres alentour…

Au sud, en passant par de minuscules chemins qui pénètrent à peine dans la jungle qui recouvre l’île, on atteint d’autres plages. Certaines semblent sinistrées. Pas de clients. Les bungalows sont déserts, les ordures jonchent le sable, des carcasses de jetski désossés s’ensablent inexorablement.

Les lieux sont sublimes pourtant : vaste anse de sable blanc et de rochers bordée de palmiers, mer qui décline les bleus, du ciel à l’outremer.

Si l’on continue, on arrive à Koh Touch, village-port où nous avons débarqué le premier jour, village factice le long de la plage, village dépassé par la masse de déchets que produit le tourisme.

Village où la jeunesse (et la vieillesse!) occidentale vient profiter du flou législatif cambodgien autour de la marijuana. Au Cambodge, la cuisine au cannabis n’est pas interdite, aussi peut-on manger des Happy pizza ou des Happy cookies dans les restaurants. On y vient parfois avec sa propre bouteille de Vodka…

A Koh Touch toujours, de jeunes européens ont fondé la Shanti Gravity, a « positive beats project », entendez un lieu coloré, un peu psychédélique, où l’on vient faire la fête jusqu’à l’aube, buvant et fumant beaucoup et sans doute avalant quelques multicolores pilules du bonheur.

Les toilettes…

Sur notre plage aussi, se sont installés des pirates occidentaux, « Pirates of Koh Rong », telle est leur raison sociale. Ils proposent des sorties à la journée en bateau: snorkeling,  plages et bain au milieu du plancton luminescent.

Ils ont un bar à cocktails et retapent de vieilles paillotes bancales. Le soir, on les voit décharger du matériel venu avec le dernier bateau et tous les gamins du coin les aident à charrier planches, rouleaux de paille tressée et loveuses en bambou. Sans doute rêvent-ils que leur vie ne soit que fun. Mais ce sont bien des pirates : ils se sont installés sur une terre étrangère pour y fonder leur petite République, ils refusent les règles des pays dont ils sont originaires et jouent quelque peu avec celles de leur pays d’accueil. Ils ont trouvé un biais. Ils ont pris la tangente.

Puisqu’aussi bien il faut gagner sa vie, autant le faire au bord d’une mer turquoise…

Je leur souhaite de résister longtemps. Mais leur jonque pirate fera-t-elle le poids face à l’armada qui se déploie en face, à Sihanoukville? Les palmes tressées des paillotes résisteront-elles à cette lèpre qu’est le béton? Combien de temps avant que cette île ne tombe aux mains des investisseurs chinois ? Une nouvelle forme de colonialisme en remplacera une autre, voilà tout, mais je ne suis pas certain que cela profitera aux vrais habitants de l’île.

Pour l’instant, Koh Rong n’a pas atteint sa masse critique. Le tourisme y est resté raisonnable, sauf peut-être à Koh Touch. Il n’y a pas trop d’hôtels, pas de folies aberrantes comme on en trouve ailleurs: mini-golfs (ou golfs tout court), aquaparcs, piscines au ras de la mer (ou même dedans), etc. ; la concurrence n’est pas rude et tout le monde s’entraide. On peut passer la journée dans les hamacs ombragés d’un restaurant sans consommer.

Il n’y a jamais plus que dix personnes dans l’eau. Certains jours, dans l’intervalle d’un bateau qui part et d’un autre qui arrive, il n’y a plus personne ou presque.

C’est que nous sommes restés sans doute plus longtemps que la moyenne, qui se situe autour de trois jours. Seule a être restée aussi longtemps que nous, une youtubeuse tatouée des pieds à la tête qui réalise de petits films sur la plage avec l’aide de son compagnon : séances de yoga, courses sur la plage censées suggérer  l’accomplissement et la liberté : rien que du spontané et du naturel, en somme… Elle aussi est une sorte de pirate. Elle aussi a trouvé un biais pour mener une « autre » vie.

Nous avons passé une semaine « à ne rien faire » entre mer et hamacs, avec l’horizon marin en point de mire, ciel découpé par l’infime balancement des palmes, palette des bleus sans fin, baignade dans des eaux claires et chaudes.

« C’est là que j’ai vécu, dans les voluptés calmes// Au milieu de l’ azur, des vagues, des splendeurs… » Il ne manquait plus que les esclaves nues pour parfaire cet eden Baudelairien. Seule ombre au tableau : la bande son, une nouvelle fois. Le soir, chaque hôtel ou bar y va de son ambiance musicale. Malheur à  celui qui s’assoie sur la frontière entre deux espaces sonores. Les hommes sont bruyants. Même au paradis.

Évidemment, ils ont bien quelque chose d’artificiel, ces paradis insulaires, mais ils valent sans doute mieux que l’enfer réel qui se déploie en face, à Sihanoukville : ce grand serpent économique qui, parait-il, obéit à une logique, celle de la croissance sans fin…

Hamacs et couchants du Mékong

Chroniques des incommensurables riens

Posés dans des hamacs sur une île au milieu du Mékong. C’est là que nous dormons tout un après-midi. Il fait chaud. Deux énormes massifs de bambous dessinent une arche, comme un porche de cathédrale qui ouvre sur le fleuve en contrebas. Parfois des bateaux passent, étrangement silencieux, le bruit de leur moteur ne nous parvient que lorsqu’ils ont disparu. Le Mékong semble proche et lointain tout à la fois. A ma gauche, invisibles, trois petites cambodgiennes jouent autour d’une table et leurs rires cristallins occupent le haut de la partition. Dans mon dos, de vagues conversations en khmer accompagnent les pépiements des oiseaux. Doucement glisse la musique d’Agnes Obel.

A droite, deux anciennes roues de charrette oubliées forment comme une draisienne dont le cadre est une grosse tige oblique de bambou et une autre plus petite qui a poussé à  la perpendiculaire sur la première. Lorsque mon hamac cesse d’être à l’ombre, je m’installe sur celui à côté des roues et la draisienne cesse d’exister pour moi, tout comme la voûte végétale. A ma droite, une  vieille cabane sur pilotis lentement se délite.
Le tableau serait parfait s’il n’y avait trop souvent le bruit d’un moteur de scooter: c’est un habitant qui passe sur le petit chemin de béton qui fait presque le tour de l’île. Presque car il oblique avant d’arriver au bout, laissant à un sentier sablonneux le soin de conduire jusqu’à la pointe de l’île en passant par un immense arbre sacré où de jeunes cambodgiennes sont venues se recueillir et faire des selfies. Il y a des dieux aussi sur Instagram, aurait dit Héraclite…

En fin d’après-midi, nous prenons l’avant-dernier bateau pour regagner la rive.

Sur le bateau…

Ailleurs au bord du Mékong

Ailleurs, toujours au bord du fleuve, après dix-sept kilomètres de vélo, nous nous posons encore dans ce que Christian a baptisé cabane à sieste. Il ne cesse de clamer son respect pour le peuple cambodgien qui met des hamacs à la disposition des promeneurs. Les chauffeurs de Tuk-tuk en tendent même à l’intérieur de leur véhicule pour dormir en attendant le client. Pas un perron sans hamacs, pas un chemin sans un morceau de tissu ou un filet tendu entre deux arbres dans un repli de l’ombre.

Cabane à sieste au bord du Mékong

Quand le soleil commence à descendre, nous repartons à vélo jusqu’à un promontoire pour tenter d’apercevoir les dauphins de l’Irrawaddy dans les eaux figées par le couchant. Nous étions venu là avec l’intention d’approcher les animaux en bateau, mais nous avons renoncé. Il reste si peu de ces dauphins sacrés du Cambodge, à quoi bon aller les déranger?

Observatoire

Nous restons presque deux heures à scruter la surface étale et miroitante du Mékong.

Nous verrons émerger un ou deux dauphins, au loin, fendant brièvement la surface des eaux devant un bateau à touristes.

Dauphin!
Dauphin!

Nous repartirons sur nos bruyantes bicyclettes, répondant aux « Hello! » des enfants qui nous interpellent sur le bord des routes.
Le soir, nous boirons des cocktails au restaurant de notre hôtel.

Soudain notre voyage se met à ressembler à des vacances.
Oui, même les voyageurs ont besoin de vacances…

Angkor à la vitesse d’un vélo de promenade

Chronique des incommensurables riens

Au marché de Siem Reap
Au marché de Siem Reap

Siem Reap est une ville du Cambodge entièrement dédiée au tourisme. Les immeubles se partagent en hôtels, restaurants, salons de massages, banques, échoppes de souvenirs et magasins de smartphones. Le soir, la Pub Street s’illumine comme un petit Las Vegas.

On y sert des coktails et de la bière bon marché ; on peut y manger des plats locaux (des insectes et des araignées notamment) aussi bien que de la gastronomie internationale.

Brochette de puce d’eau, scorpion et criquets.
Brochette, rouleau aux fourmis rouges, tarentule en beignet, wok de vers à soie et criquets.
Nous avons dégusté cela au « Bug’s café », établissement tenu par un français. Le chef, cambodgien, a travaillé au Sofitel à Paris. Les plats étaient un peu chers mais fort bons.

J’ignore pourquoi nous avons mieux supporté ici ce qui nous avait semblé insupportable ailleurs ; sans doute parce qu’il n’y a aucune agressivité commerciale au Cambodge et qu’à cause du Coronavirus, la ville était deux fois moins peuplée qu’à l’accoutumée. Très vite, nous avons découvert une petite merveille de restaurant où l’on servait une cuisine khmère délicieuse et nous y avons pris la plupart de nos repas du soir.

Curry vert à la Hidden Khmer Home

Nous logions dans une auberge de jeunesse à deux dollars le lit dans un dortoir exigu qui en comportait 14, fréquentée par de jeunes adultes et quelques vieux enfants.

Tout ce petit monde bruyant ne restait guère que le temps de fréquenter la piscine, jouer au billard, boire beaucoup de bières et visiter un peu les temples d’Angkor.


Car en théorie, c’est bien pour cela que l’on vient à Siem Reap, pour voir les temples…
Et on y vient rarement sans mythologie préalable. Malraux, Indiana Jones ou Lara Croft ont souvent servi de propédeutique.


J’ai lu « La Voie Royale » à dix-sept ans, prenant tout pour argent comptant, sans déceler la moindre mythomanie chez son auteur. J’ai cru à la jungle étouffante, à la gangrène, aux miasmes ; je ne savais pas que les voyageurs, à plus forte raison s’ils sont écrivains, étaient tous des menteurs.

Dans la jungle d’Angkor…

Privée des accommodements littéraires, la vraie réalité est toujours un peu décevante, ou simplement crue. Dans le cas de Malraux, la vérité est simple à énoncer. Un vendredi 13 de 1923, le jeune Malraux et sa femme Clara Goldschmid, alors sans le sou, embarquent à bord de l’Angkor, direction le Cambodge, avec l’intention de piller le temple de Banteay Srei, « la citadelle des femmes » en Khmer, que Clara traduira littéralement par « le château de la pucelle » et de vendre à de riches collectionneurs américains les apsaras et bas-reliefs récoltés. L’entreprise tourne mal. Le futur ministre de la culture de De Gaulle écope de trois ans de prison ferme, commués au final en un an avec sursis ; mais cette aventure lance sa carrière littéraire…


Le film Indiana Jones et le temple maudit est tout autant un mensonge: l’action est censée se passer en Inde, mais le tournage a lieu au Sri Lanka pour l’essentiel, et le fameux temple maudit prétendument indien est fortement inspiré d’Angkor Wat au Cambodge.

Quant à Lara Croft, elle a rendu célèbre le temple de Ta Prohm dans le film Tomb Raider.

Pour marcher sur les traces de Jones ou de Croft, il faut faire abstraction des nuées de selfistes qui tournoient comme des essaims de mouches autour des racines du grand tetrameles nudiflora qui a pris racines dans la pierre.

Ta Prohm

Parfois, miraculeusement, il y a quelques instants de solitude et de calme où l’on peut goûter à l’étrange présence de la pierre et du végétal entremêlés. Ici, on maintient un état de négligence apparente, laissant croire que la nature a repris ses droits alors que Ta Prohm n’est rien d’autre qu’un romantique et pittoresque jardin de ruines savamment entretenu.

Ta Prohm
Ta Prohm

Célia, mon frère et moi avons passé trois jours à parcourir les ruines d’Angkor, tranquillement, juchés sur de hauts et lents vélos de promenade. 120 kilomètres parcourus de temple en temple, du lever au coucher du soleil, passant parfois par les sentiers sableux des jungles, empruntés seulement par les locaux.

Angkor Wat à l’aube
Angkor Wat à l’aube
Angkor Wat à l’aube

Nous avons contemplé les visages énigmatiques du roi Jayavarman VII dans le temple de Bayon, mesuré du regard le grand Naga d’Angkor Thom, croisé quelques singes trop humains et regardé le soleil se lever sur Angkor Wat.

Temple de Bayon
Temple de Bayon
Temple de Bayon
Naga…

Nous voulions aussi aller voir les villages flottants sur le lac Tonle Sap, en passant par les chemins, mais nous avons dû renoncer parce que la végétation l’avait emporté.

Impossible d’avancer…

Plus loin, nous avons été refoulés par un policier: impossible de s’approcher du lac sans recourir à une agence ou sans prendre un bateau à 20 dollars par personne.

Beauté du tourisme de masse…
En chemin. Séchage du riz.
En chemin, séchage du poisson
En chemin. Motocyclette semi-remorque…
Cabanes à sieste

Alors nous avons rebroussé chemin et pris quelque repos dans une « cabane à sieste » au milieu de champs de lotus. Pour un demi dollar, on peut passer la journée à dormir à l’ombre, sans forcément consommer, nouvelle preuve du savoir-vivre des khmers.

Dans un monde en proie au fourmillement, à l’agitation perpétuelle, faire la sieste dans un hamac au Cambodge ou ailleurs, et si c’était cela finalement, l’aventure?
Aussi avons-nous décidé de passer le 29 février, ce jour qui n’existe que tous les quatre ans, à Kratie, au bord du Mékong, à regarder filer l’eau épaisse des fleuves, ou comme dit mon frère Christian : à enfiler des perles.