Sanctuaires?

Dans l’Assam, il y a deux grands « sanctuaires de vie sauvage », Kaziranga et Pobitora. Le premier est le plus vaste et le plus touristique, le second plus petit et confidentiel. Nous sommes donc allés visiter le second qui abrite « la plus forte concentration de rhinocéros du monde ». Nous voulions voir des rhinocéros de près, aussi nous sommes-nous laissés tenter par un safari à dos d’éléphants plutôt que d’emprunter une Jeep, bercés par je ne sais quelle illusion naïve que dans un parc national les éléphants devaient être bien traités. Ils ne l’étaient pas. Au repos, ils étaient enchaînés ; en safari, trois cornacs sur quatre les dirigeaient en les cognant avec un bâton.
Sur les 120 rhinocéros qu’abrite le parc, nous en avons vu une grosse dizaine, dont deux mères et leur petit. C’était évidemment extraordinaire. Extraordinaire que d’être à quelques mètres d’un petit rhinocéros aux lèvres lippues, tout pataud et accroché aux basques de cuir épais de sa mère.

Mais nous nous sommes sentis gênés de les déranger. Lorsque nous sommes redescendus de notre éléphant, nos sentiments étaient partagés entre joie et tristesse.

L’après-midi, tandis que Célia et Chloé dormaient, malades du froid du Sikkim et de la pollution des villes, je suis allé me promener le long de la petite route qui longe le parc. A droite, les rizières ; à gauche, le sanctuaire des rhinocéros.

Il n’y a pas de clôture. La frontière est un cours d’eau surplombé par un talus. Là, j’ai pu observer à loisir aussi bien les hommes que les animaux. D’un côté, les travaux des champs ; de l’autre, les mastodontes et les oiseaux. Là, un homme qui remontait les digues d’une rizière, une femme qui coupait des joncs ; ici un ibis, un héron, un martin-pêcheur, un cormoran, et, plus loin, rendus presque indistincts par la distance, les rhinocéros.

Je suis resté presque quatre heures à observer ces deux mondes qui se côtoyaient sans se connaître ni se rencontrer. Et pourtant… Et pourtant, un peu plus loin, j’ai aperçu un attroupement au bord de la route. Un rhinocéros intrépide ou simplement gourmand s’était aventuré dans le cours d’eau pour manger des plantes aquatiques.

Quelques badauds regardaient la scène mais je me suis assez vite retrouvé seul. Entre le rhinocéros et moi, il n’y avait que la hauteur d’un talus. Je l’observais avec avidité, comme l’enfant riche du poème de Baudelaire observe le rat, tandis que lui était indifférent à ma présence.

Finalement, un garde du parc est venu le chasser à coup de cailloux.

La population de rhinocéros du parc de Pobitora a atteint sa masse critique. Désormais les animaux menacent souvent l’espace des hommes, alors les hommes les déplacent vers d’autres parcs. On appelle ces espaces des réserves.

Quelle différence avec un zoo si ce n’est que la cage est plus grande?
Sans doute est-ce mieux que rien. Oui.

Le mot réserve me fait irrésistiblement penser au triste sort des indiens d’Amérique du Nord. Le colon blanc a commencé par les exterminer, puis a concédé des « réserves » aux survivants, espaces déplaçables et à géométrie variable qui se sont réduits au fil du temps. Les amérindiens sont aujourd’hui un peuple parqué, acculturé et malade.
De même, les animaux des réserves sont dénaturés, habitués qu’ils sont à voir les hommes. Si l’on voulait vraiment préserver le peu de nature qui perdure ça et là, il faudrait circonscrire de vrais sanctuaires totalement interdits au tourisme et accepter que de temps en temps des fauves, des ours, des éléphants, des rhinocéros ou des loups viennent empiéter sur « notre » territoire.

Car c’est bien l’homme qui ne respecte aucun territoire, pas même le sien.

Paysages choisis

Que montrer du monde? Cette question en cache une autre, plus grave et profonde : qu’en voir?
Celui qui voyage sous le seul prétexte culturel rapportera des clichés de monuments ou d’hommes et de femmes en costumes traditionnels; tel autre qui voyage pour les hommes rapportera des portraits ou des scènes de vie quotidienne; tel autre encore recherchera uniquement la beauté des paysages ou de la vie animale.

Toilette dans le Rajasthan
Khajuraho

Dans un cas comme dans les autres, tout cliché est trompeur. Rien ne ment davantage qu’une photo. Elle élude une grande partie du monde. Elle tait le bruit et les odeurs, fige le mouvement, masque la laideur. Une photo en plein soleil n’est qu’un millième de seconde de la réalité. Une photo d’un ciel nocturne en pose longue réduit un intervalle à un seul point et fait croire à un instant qui en réalité n’a jamais existé… Aussi convient-il de regarder les photographies avec circonspection et de se demander ce qu’elles cachent, d’imaginer un peu l’envers du décor.

Au printemps 2019, un épisode édifiant a eu lieu en Californie. On a vu apparaître sur Instagram de magnifiques photos de champs de coquelicots orange.
A regarder les clichés, on imagine facilement un coin de nature désert et préservé. La réalité est tout autre. Il fallait faire la queue pendant des heures pour prendre des photos et la municipalité voisine a été obligé de voter un arrêté pour interdire l’accès au site.

Il faudrait toujours montrer le monde en champ et contrechamp.

Plage de la Fisherman Colony à Mahabalipuram (Champ)
Plage de la Fisherman Colony à Mahabalipuram (Contrechamp)
Plan serré
Plan large

Je ne veux pas spécialement jeter la pierre aux pêcheurs de la Fisherman Colony de Mahabalipuram – il y a bien pire ailleurs – ils sont juste une illustration de l’inconséquence humaine. Voilà des hommes qui tirent leur subsistance de la mer; chaque jour ils jettent leurs filets et ramènent des milliers de poissons qui nourrissent leurs familles et une partie de la ville, et en retour que lui rendent-ils? Des déchets et les cadavres des poissons dont ils ne veulent pas. Qu’on imagine alors l’impact de la pêche industrielle…

La plage…
Cadavres de poissons…

Je reviens à mes questions initiales. Que montrer du monde? Qu’en voir?

Sur ce blog, nous avons essayé d’être honnêtes et de toujours montrer plusieurs faces des lieux que nous traversions. Montrer la beauté, beaucoup. Montrer la laideur, un peu. Est-ce suffisant à défaut d’être équilibré? Ne donnons-nous pas une fausse image du monde?

Nous avons traversé sept pays déjà. Nous avons contemplé de fabuleux paysages. Nous avons essayé de saisir l’immensité comme la fragilité des détails.

Mais n’y avait-il pas autre chose à montrer à côté, juste là, à quelques pas? N’y a-t-il pas quelque chose que nos clichés taisent trop souvent, ou ne révèlent pas assez: l’empreinte de l’homme?

Notre voyage n’est-il pas la quête désespérée d’un Eldorado qui n’existe pas? Pour quelques espaces vierges et paisibles – mais déjà menacés – combien avons-nous vu de désastres? Montagnes, forêts et plages souillées. Horribles concrétions sales des cités humaines. Nous avons marché dans l’ordure, nous nous sommes baignés dans l’ordure; partout le plastique comme une peste bubonique, l’innommable saleté. Il n’existe plus de lieu qui ne soit contaminé par des cadavres de bouteilles tordues, des sacs, des fossiles de tongues, des boîtes et des couverts de fast-food.
Une nouvelle fois le quartier des pêcheurs à Mahabalipuram offre une illustration amèrement ironique de cette empreinte de l’homme. La plage est pleine de tatanes abandonnées…
Partout la beauté se retire.

Dire qu’il y a urgence est encore un euphémisme.

Le Kerala, une autre Inde?

Chroniques des incommensurables riens

Le Kerala, c’est l’Inde du sud-ouest, l’Inde des Backwaters, des mangroves et des jungles, des plantations de thé et des épices.

Nous sommes arrivés à Fort Cochin après 42 heures de train, tout étonnés d’entendre si peu de klaxons dans les rues et de trouver l’air parfaitement respirable. Les gens nous saluaient et les chauffeurs de rickshaws nous laissaient en paix. La ville semblait plus propre et moins anarchique que les mégapoles du nord. La plage où nous espérions prendre un bain matinal en attendant l’ouverture de notre homestay n’était néanmoins pas très engageante. Plus loin, nous avons brièvement regardé les pêcheurs sortir de l’eau leurs grands filets chinois.

Pêcheur à Fort Cochin

Nous avons cherché un restaurant qui n’existait plus et finalement pris notre petit-déjeuner dans une cantine uniquement fréquentée par des locaux. Nous sommes restés à Fort Cochin quelques jours, dans le dortoir d’un appartement transformé en « homestay », dans l’incessant ronronnement de quatre ventilateurs insuffisants à faire oublier la chaleur moite, le temps de rencontrer Miki, un voyageur suisse et de faire laver à la main nos habits au lavoir de Dhobi Khana. A l’origine, il y a 300 ans, les hollandais avaient confié à des villageois le soin de nettoyer leurs uniformes, depuis, leurs descendants perpétuent la tradition. Quant à Miki, c’était un étonnant personnage  qui,  après avoir entre autre travaillé pour le Labor Party Anglais, avait tout lâché pour faire du whoofing et vivre dans une cabane au Portugal. Il trouvait Fort Cochin agressif parce qu’il revenait de l’Île Munroe; nous trouvions Fort Cochin paisible parce que nous venions du Rajasthan…

Miam!

Axel et Chloé nous ont rejoints deux jours plus tard, les sacs chargés de chocolat, de gâteaux, de saucisson, de fromage et d’une compagne pour Joe. Ce fut une mémorable orgie de Comté, de Saint-Nectaire et de Bleu d’Auvergne, ce d’autant mieux que nous avons fini par trouver du pain dans un restaurant tenu par des bretons!

Nous avons assisté à un spectacle de Kalarippayat (art martial keralais)

Kalarippayat
Kalarippayat

et de Kathakali, un théâtre muet extrêmement codifié, mélange de chants, de danse et de rituels où tout est dit par la gestuelle et les mimiques. La pièce, un extrait du Mahâbhârata, était précédée par une longue et impressionnante séance de maquillage qui en elle-même était déjà un spectacle.

Le lendemain, nous avons aidé Axel à faire quelques emplettes de Noël dans le quartier juif de Fort Cochin et c’était amusant de le voir se débattre avec un vendeur opiniâtre bien décidé à lui refourguer une broderie au fil d’or particulièrement kitsch. 

Nous avons ensuite pris la direction des backwaters, dans leur partie la moins fréquentée par les touristes.

Dans le train…

Le voyage fut assez animé puisque pour commencer nous nous sommes trompés de gare, ce qui nous a obligés à prendre un taxi en urgence pour nous rendre à la bonne, et qu’à l’arrivée il n’y avait pas le ferry espéré, d’où un voyage en bus jusqu’à Chitumala puis un autre, bondé par les écoliers, jusqu’à la calme île Munroe, un étonnant petit Eden où les canaux s’entrelacent entre les mangroves, les cocotiers et les bananiers.

Sur les palmes se posaient des aigles, des Martin-pêcheurs; des cormorans faisaient sécher leurs ailes.

Nous nous sommes promenés à pied, en vélo et en barque au lever du soleil. Nous avons bu des jus d’ananas frais, mangé des idlis, des beignets de banane et beaucoup joué au Titchu.

Nous dormions à quatre dans une chambre prévue pour deux, au premier étage d’une homestay, face à un bras d’eau tranquille où Axel a fini par prendre un bain nocturne.

Oui, apparent petit éden que cette île dont les seuls bruits étaient les chants des oiseaux et ceux des hommes dans les temples colorés. Mais à y regarder de plus près, les canaux charriaient l’éternelle cohorte de bouteilles plastique et le lac Ashtamudi, bordé de mangroves et de palmiers était en voix d’asphyxie, pollué par le millier de bateaux de pêche qui le parcourent et par les ordures en provenance de Kollam, la grosse ville voisine. Paradis en sursis, donc, condamné à disparaitre à plus ou moins court terme.

Quelques jours plus tard, nous sommes partis pour Varkala, une station balnéaire au bord de la mer des Laquedives. Baignades, château de sable, dosas, bubble waffles et randonnée de 12 kilomètres en canoë dans les backwaters au programme.

Axel est reparti en train de nuit depuis Kollam et Célia, Chloé et moi avons pris un train et un bus pour Munnar, à 1600 mètres d’altitude au milieu des plantations de thé et d’épices.


Étonnant paysage que ces collines presque entièrement recouvertes de théiers rangés en lignes parallèles ou en cercles: on se serait cru dans une sorte de Douro tropical.

Nous avons élu résidence au Lost Hostel, à Anachal, dans un dortoir de 8 lits où nous dormirons très peu à cause des incessants et tonitruants ronflements d’un italien qui par ailleurs ne faisait pas qu’expulser l’air par la bouche. Le lendemain de notre arrivée, nous tentons de faire une randonnée de 17 kilomètres. Malheureusement, ce que nous pensions être des chemins étaient en réalité de minuscules routes goudronnées.

Poivre
Café

Après une dizaine de kilomètres, grâce à une pensée magique de Célia, une Jeep s’arrête pour nous mener plus haut. C’est celle, conduite par son chauffeur,  de George Anthony,  sympathique mecanical engineer de formation, longtemps pilote de rallye n°2 en Inde, aujourd’hui riche propriétaire de plantations de cardamome et de café. Il nous fait visiter une partie de sa propriété, nous fait goûter de la cardamome fraîche et nous en explique la culture.

Cardamome

Nous continuons à pied jusqu’à Munnar avant de reprendre le bus pour Anachal, après avoir réservé deux scooters pour le lendemain.

La journée suivante est une épique virée cyclomotorisée dans les collines recouvertes de théiers, sur de minuscules routes défoncées. Vaille que vaille, nous finissons par aboutir à une cascade, assistons à la cueillette du thé, uniquement réalisée par des femmes, traversons des villages qui sont l’autre face de la prospérité de la région.

Si Munnar a fait la richesse de gros exploitants comme George Anthony, c’est parce qu’il y a de petites mains pour ramasser le thé, le poivre et la cardamome. Les collines sont clairsemées de belles demeures comme je n’en avais jamais vu en Inde, mais quand on va se perdre dans l’arrière-pays, on aperçoit aussi de longues bâtisses au toit de tôles qui semblent être des logements communautaires et de minuscules cabanes où vivent les cueilleuses de thé et leur famille. Elles font un travail extrêmement pénible et mal rémunéré. Ce sont les descendantes des tamouls déportés par le colon anglais, celui-là même qui fit défricher les jungles kéralaises pour planter des théiers, faisant disparaître du même coup une faune et une flore fabuleusement riches (erreur que nous reproduisons ailleurs en plantant des palmiers à huile). Les cueilleuses de thé kéralaises ont mené une lutte acharnée en 2015 pour défendre leur maigre revenu. Pour espérer gagner 83 euros par mois, elles devaient en effet ramasser un minimum de 20 kilos de thé par jour; jusque-là, elles avaient droit à une prime si elles parvenaient à en ramasser 50 ou 70 kilos, au prix de 12 heures de travail, portant ainsi leur salaire entre 175 et 250 euros, le plus bas du Kerala.

En 2015, ce droit à prime a été remis en question à cause de la concurrence des thés chinois, moins chers. Les femmes se sont organisées en marge des syndicats, car le combat qu’elles menaient n’était pas seulement en tant qu’ouvrières, mais aussi en tant que femmes: les syndicats, corrompus et aux cadres exclusivement masculins, étaient un nid de privilégiés qui pratiquaient volontiers le droit de cuissage sitôt qu’une ouvrière avait une revendication à défendre. Au final, le quartel des syndicats officiels a réussi à couper l’herbe sous le pied des femmes en reprenant la grève à son compte et en négociant le maintien du bonus au prix d’une augmentation du poids de thé à fournir pour l’obtenir, non sans en passer par de violentes tentatives d’intimidation des meneuses. Encore une fois, la condition des femmes en Inde apparaît comme une des pires du monde et les apparents paradis cachent en réalité des enfers. Ou bien disons que le paradis des uns n’existe qu’au prix de l’enfer pour les autres.