Pourquoi partir en transhumances?

Je suis né à une époque où les enfants jouaient encore dehors. A quelques centaines de mètres de la maison, à une croisée de chemins, se dressait un grand arbre que nous appelions « L’Arbre des Vents ». Il marquait la fin du monde civilisé et le début des terres d’aventures. C’est là que nous nous donnions rendez-vous quand il s’agissait de partir en expédition. A droite, le chemin montait vers le puy de Banne ; tout droit, il filait vers la mine des Roys et la rivière Allier. C’était un vaste pays que ce pays-là, tout un monde en vérité, que nous parcourions à pied, plus rarement en vélo. Au début, nous nous contentions des chemins et des champs à proximité de « L’Arbre des Vents », puis nous nous sommes enhardis, poussant toujours plus loin nos explorations, car le monde n’a d’autres limites que celles que nous lui donnons. Faire un pas de plus, deux pas de plus, cent pas de plus, juste pour voir un peu plus loin derrière cette barrière, ce rocher, cette colline, si par hasard il n’y aurait pas quelque merveille à découvrir. Et des merveilles, il y en avait partout : un cerisier plein de billes rouges, des framboises, un fossile, un cristal de roche, un tas de foin, une vieille galerie de mine à explorer, une île plus ou moins minuscule au milieu de la rivière, une grotte, une falaise périlleuse… Nous construisions des cabanes sous terre, sur terre et dans les arbres. Nous nous rêvions Robinson, Tom Sawyer, Jim Hawkins ou naufragés du Sloughi. Libres, nous l’étions. Et nous n’avions pas peur de grand-chose.

Je n’ai pas de nostalgie pour ce temps-là. On ne peut avoir de nostalgie que pour ce qu’on a perdu. Le monde est toujours aussi vaste et les cinq décennies et demie que j’y ai passées n’ont pas réussi à le rendre plus petit. Mais le temps presse pour le parcourir, non pas pour moi (même si j’ai déjà vécu l’essentiel de ma vie) mais pour le monde lui-même, pour la planète terre que notre acharnement consumériste a peu a peu décharnée. Il y a longtemps que « L’Arbre des Vents » a été déraciné. Sur les champs ouverts, on a construit des lotissements, posé des barrières.  Une zone industrielle a peu à peu rongé les friches. Oh, ce n’est qu’une toute petite plaie sur la peau du monde. Il en est d’autres infiniment plus graves et profondes. Je n’en ferai pas la liste : nous les connaissons tous même s’il nous arrive de faire comme si elles n’existaient pas. Lorsque les historiens du futur (en espérant qu’il y en ait) examineront notre époque, sans doute constateront-ils que jamais « civilisation » n’avait produit tant de laideur et d’immondices. Il m’arrive de penser que nous sommes le cancer de la terre.

Je fus un enfant de la nature, toujours dehors à chercher des trésors ; je suis devenu un homme de culture. Je dois à mes maîtres, de philosophie surtout, de m’avoir laissé croire en la supériorité de l’être humain, de l’art, de la culture. Lorsque je voyageais, c’était essentiellement pour visiter des monuments, les pyramides, les châteaux, les cathédrales, les palais et les mosquées,  toutes ces indéniables traces du génie humain. Ce temps-là est révolu. Je suis revenu à mes premières amours. Le choc de l’Islande y est sans doute pour beaucoup : la nature brute et brutale, le feu et la glace, le sentiment d’être petit, de n’être qu’un petit rien perdu dans un espace sans fin. Ce sentiment-là me fait vibrer et me sentir vivant comme jamais. C’est pourquoi je voudrais voir le monde avant que sa beauté ne meure. Je ne voudrais pas juste constater son agonie. Je voudrais voir les glaces avant qu’elles ne fondent complètement, voir les baleines, les manchots et les phoques, les sommets de l’Altaï, les Annapurna, le Fitz Roy, la Patagonie. Je voudrais voir les steppes, les glaciers, les hauts lacs gelés, le salar d’Uyuni, les déserts et les îles battues par les vents, les eaux d’émeraude, les dauphins, les barrières de corail…

Simplement pour être témoin du monde.

Être un nomade

et partir en transhumances…

Alain M.

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