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Et longtemps Lénine s’était voilé la face…

Chroniques des petites et grandes démesures (3)

« L’aventure est un engagement de l’être tout entier et sait aller chercher dans les profondeurs ce qui est resté de meilleur et d’humain en nous. Quand le paquet de cartes n’a pas été truqué pour gagner à tous les coups, existent encore le jeu, la surprise, l’imagination, l’enthousiasme de la réussite et le doute de l’échec. L’aventure. » — Walter Bonatti

Qu’on se figure deux chaînes de montagnes se faisant face, l’une regardant vers le nord, altière et blanche de neige ; l’autre, moins élevée et regardant vers le sud, le roc à nu, et entre les deux, une vaste steppe de 20 km, tantôt plane tantôt moutonnant en collines douces, parsemée de yourtes et de troupeaux, vaches, chevaux et yacks…

Nous devions aller d’un côté, nous sommes allés de l’autre, et voici comment.

A Och, nous prenons une marchroutka direction Sary-Moghol, tout au sud. Le mini-bus est déjà plein de paquets. Sous le siège devant moi, une pastèque – si bien que je ne peux pas étendre mes jambes – sous mon siège, un bidon – si bien que j ne peux pas les replier. A peine sommes-nous assis que nous engageons la conversation avec Étienne, un jeune français qui arpente l’Orient plus ou moins extrême depuis trois mois. Étienne est une encyclopédie vivante de la vigne et du vin, il a fait des études supérieures d’œnologie et compte bien devenir vigneron. Sa famille possède une vigne sur les Hautes Côtes de Nuit. Il lit Victor Hugo sur sa liseuse, aime Kaamelott, Orwell, Bakounine et les récits d’alpinistes. J’appelle tout le monde Joe et lui, Michel. Il manie assez peu la langue de bois. Nous sommes donc faits pour nous entendre.

Il y a 17 places dans la marchroutka mais bientôt nous serons 25, sachant que la banquette du fond est entièrement occupée par des sacs, dont les nôtres, ce qui nous a valu de payer un supplément. La travée centrale accueille marchandises et voyageurs assis sur des bidons. A côté de moi, un enfant somnole sur un petit pliant. Derrière lui, un ado passera tout le voyage à moitié couché sur des bagages. Et le voyage va être assez long, 5 heures pour couvrir les 220 km à travers les montagnes.

Au début, nous discutons beaucoup avec Étienne, jusqu’à ce qu’une grand-mère kirghize lui fasse comprendre qu’elle a mal à la tête à force de l’entendre jacasser. Nous nous taisons donc !

Initialement, nous avions prévu de pousser jusqu’à Sary Tash pour faire une randonnée dans les montagnes les plus au nord, mais la rencontre d’Etienne et d’un autre français dont nous ne saurons jamais le nom, alliée au goût pour l’imprévu font que nous nous retrouvons au KCBTA (Kyrgyz Community Based Tourism Association) de Sary Moghol à négocier un taxi qui nous mènera au point de départ de la rando pour le pic Lénine. Un 4×4 nous dépose 27 km plus loin, à 3300 m d’altitude, au bord d’un petit lac.

Le point de départ vers le Lénine

Étienne et nous plantons nos tentes loin du camp puis nous retrouvons le français sans nom le temps d’un repas dans un container aménagé. Le français sans nom est assez comique dans sa façon de parler. Il prétend faire l’ascension du pic Lénine, mais le prix annoncé par le CBT (1500 dollars) l’a refroidi. Il pense pouvoir le faire seul, il a, dit-il, du matériel : un duvet… Éclat de rire. Nous ne saurons pas s’il a réussi à mener à bien son projet…

Le ciel est magnifique et je fais mes premiers essais de photos nocturnes avec mon petit Sony (pour des questions de poids, j’ai dû faire le deuil de mon gros réflex qui est resté en France).

Le lendemain, nous partons avec Étienne avec pour projet de rejoindre le camp de base du Pic Lénine. La météo est, comme toujours, versatile.

Au premier camp de touristes, Étienne loue un réchaud et se fait estourbir, 20 dollars pour trois jours ! On lui vend aussi la cartouche de gaz dix dollars !

Premier camps de touristes

Le Pic Lénine est un monstre trapu, dont le sommet se distingue à peine de la masse blanche. Mais durant toute la journée que dure notre marche d’approche, monsieur Lénine reste voilé et ne daigne pas se montrer dans sa totalité. Il a la tête dans les nuages.

Passé le second col (4150 m), les paysages deviennent d’une infinie variété : glaciers, moraines noires, cheminées de fée, montagnes rouges, ocre, jaunes.

De temps à autres, le sentier large de 20 cm flirte avec le vide sur de vastes poussiers qui parfois s’écoulent en ruisseaux de pierres. On y côtoie des caravanes de chevaux chargés comme des mulets et il est alors périlleux de se croiser, d’autant que les cavaliers, dont la tâche est de ravitailler les camps de touristes ou d’acheminer leurs bagages, affichent une morgue hautaine et se montrent bien peu soucieux des randonneurs.

Lorsque enfin nous arrivons aux camps de base (au pluriel tant les villages de tentes ont poussé alentour comme le chiendent), nous avons déjà affronté la grêle une première fois. Nous sommes à 4400 m dans l’ombre des 7134 mètres du Lénine, une altitude qui ne connaît guère la pluie. A peine le temps de monter le bivouac dans un espace à l’écart qu’une nouvelle averse, assez violente, fait crépiter nos vestes. La grêle bientôt se transforme en neige, nous contraignant à nous réfugier longtemps sous les tentes.

On monte le camp sous la grêle.

Finalement, une brève éclaircie nous permet d’apercevoir le sommet du pic.

Je me lèverai dans la nuit, vers une heure : le ciel clair et étoilé annonce une belle journée le lendemain. La nuit sera très froide. Il gèle à pierre fendre. Notre petite tente Taurus résiste mais montre ses limites : elle n’est pas faite pour affronter la neige. La tente d’Étienne l’est encore moins ! Plusieurs fois dans la nuit, il secoue les parois de sa tente par la débarrasser de la neige qui s’accumule.

Le petit matin est merveilleux : enfin le Lénine se dévoile et toutes les montagnes alentour avec lui. Le massif baigne dans une lumière dorée presque irréelle.

Étienne s’est levé à cinq heures pour gravir le pic Yukhina (5100 m). Je me contenterai de moins avec le pic Kholm (4696 m) qui offre cependant une magnifique vision périphérique.

Du sommet du pic Kholm (4696 m)
Du sommet du pic Kholm (4696 m)
Au sommet du pic Kholm (4696 m)

Célia reste au camp, un peu affaiblie par l’altitude… Dans l’après-midi, j’irai jusqu’au pied du Lénine, traversant pour cela le vaste glacier parcouru d’un lacis de ruisseaux de fonte aux eaux bleues et brisé çà et là en profondes crevasses dont on n’aperçoit pas le fond. Au gré des caprices météorologiques, le tableau oscille entre carte-postale alpine, cliché en noir et blanc et tableau abstrait : tout dépend de ce que l’on regarde et de quelle manière on le regarde.

Le sommet du Lénine
Glaciers, soleils d’argent…

 Mais quel que soit le moment, le paysage grandiose est malheureusement sali par les villages de tentes jaunes, vertes ou oranges.

Tous pompent l’eau des torrents en aménageant des bassins en bâche plastique, creusent des fosses pour incinérer les ordures, construisent des toilettes de tôle ou de planches ; certains camps ressemblent à des décharges et je ne comprends pas le plaisir qu’il peut y avoir à y résider.

Je hais sans nuance cet alpinisme de pacotille qui ne nécessite pas de véritable engagement autre que financier. J’en viendrai presque à embrasser la vision « aristocratique » de l’alpinisme de Walter Bonatti. Mais qu’au moins celui qui veut gravir un sommet porte son sac, sa nourriture et redescende ses ordures ! Nous en avons vu qui étaient pris en charge de l’aéroport à l’aéroport ; entre temps, des chevaux et des porteurs avaient charrié leurs gros sacs et un guide les avaient menés jusqu’au sommet du Lénine. « J’ai fait le Lénine ! » diront-ils. Mais le Lénine les aura-t-il faits ? certainement pas. Ils repartiront tels qu’ils sont venus.

Malgré ces plaies colorées, le massif du Lénine est d’une éclatante beauté, même sous le mauvais temps : les glaciers se rejoignent en un immense fleuve faussement immobile qui lentement broie la vallée et la réduit en poussière noire.

Le chemin du retour, sous le soleil, nous révèlera tout ce que le mauvais temps nous avait caché à l’aller.

Nous repartons à Och avec Étienne, où nous passerons deux jours ensemble. Les rencontres de voyageurs sont franches et sincères : on n’a ni le temps ni l’envie de se farder…

Trek de la vallée de Djety Oguz à la vallée d’Altynaraschan (72 km)

Chroniques des petites et grandes démesures (2)

La plupart des randonneurs relient la vallée de Karakol à celle d’Altynarashan, c’est un « classique ». Alors évidemment, comme nous sommes d’impénitents originaux et que nous tenons à nous distinguer du commun des trekkeurs, nous avons décidé d’ajouter une vallée de plus à notre parcours, celle de Djety Oguz qui présente un légendaire et étonnant alignement de rochers rouges : la légende rapporte que ces sept falaises (en réalité, il y en a davantage, 9 parce que depuis, dixit notre hôtesse à Karakol, les taureaux ont fait des petits !) étaient jadis de farouches taureaux, pétrifiés par les dieux pour avoir semés la terreur dans la région.

Les sept taureaux pétrifiés

Passer par Djety Oguz augmente considérablement le dénivelé et nous contraint d’affronter la Telety Pass (3759m)

Le 13/07 : Vallée de Djety Oguz

Le temps de trouver un moyen de transport pour se rendre à Djety Oguz, la matinée est déjà bien entamée. Surtout, nous découvrons qu’avant d’être au point de départ du trek, nous avons une bonne dizaine de kilomètres de piste à couvrir, fréquentée par voitures, cavaliers et 4×4. Une bien longue marche d’approche avant d’être au calme dans la vallée.

Vallée de Djety Oguz

Nous nous arrêtons à 17h, ce qui est exceptionnellement tôt pour nous.

Nous nous asseyons au bord du Djety Oguz, un torrent qui s’abreuve à plusieurs glaciers, nous montons le camp, préparons le foyer, nous lavons dans le torrent. Nous avons le temps. Célia lit un roman de Louise Erdrich. J’écris.

Bivouac

La soirée s’écoule au coin du feu.

On prépare le foyer.

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Le 14/07 La Telety Pass : de la vallée de Djety Oguz à la vallée de Karakol.

Ce second jour va être long et difficile. Nous sommes loin encore du pied du col. Il faut d’abord aller au bout de la vallée. Ensuite,  la montée semble sans fin. Sitôt un épaulement franchi, un autre se présente : ce n’est pourtant qu’un « petit » 900 mètres de dénivelé ! Nous finissons par arriver face à un gigantesque pierrier tandis que le ciel s’assombrit.

La pluie commence à tomber (vive le Goretex, bis !) Çà et là, on aperçoit quelques plaques de neige. De l’autre côté du col, presque tout le versant en est recouvert, joie de l’ubac ! Nous voilà à traverser une neige pleine de pièges. Impossible d’en évaluer l’épaisseur exacte ni de savoir s’il ne s’agit pas en fait de ponts, ce qui pourrait s’avérer fort dangereux. De fait, nous nous enfonçons plusieurs fois jusqu’aux genoux. A un moment, je suis même happé jusqu’à la cuisse ; impossible d’extraire ma jambe, je suis obligé de creuser.

Un nouveau pierrier se présente, à descendre cette fois. En bas, le ciel gronde, la pluie se transforme en grêle : qu’à cela ne tienne, nous décidons de préparer la popote sous ce déluge crépitant. Ne jamais se laisser abattre ! Nous sommes rejoints par un trio de français qui finira par bivouaquer plus bas tandis que nous pousserons jusqu’à la vallée de Karakol au prix d’une bien longue descente. Nous montons le camp au bord de l’Ajuntor, un torrent qui prend sa source au pied du glacier du même nom. Le coin de bivouac est splendide mais malheureusement souillé par les prémisses du tourisme de masse. Je passe vingt bonnes minutes à nettoyer le coin de ses boîtes de conserve, cartouches de gaz, sacs plastiques… Le Kirghizistan commence à peine à s’ouvrir au tourisme et déjà il en porte les stigmates les plus sombres. Ce ne sont pas les randonneurs individuels qui en sont la cause, ceux-ci sont généralement respectueux de l’environnement ; ce sont ceux qui passent par les Tour Operators. La montagne kirghize se parsème de camps de yourtes et de tentes collectives, de toilettes en planche creusées à la sauvette, ce qui implique ravitaillement en vivres et en eau et donc transports, ordures, etc. J’avoue que je ne comprends pas ceux qui ont besoin d’être encadrés tout en s’imaginant vivre l’aventure alors qu’un lit et un repas chaud les attendent à quelques kilomètres et qu’une théorie de porteurs se coltine gentiment leurs sacs. Mais sans doute suis-je un peu borné.

Mais baste ! je suis assis au coin du feu, sous un énorme rocher, je regarde le torrent couler tout en jouant avec les braises, alors j’oublie et je contemple.

Le 15/07 : de la vallée de Karakol à un improbable camping, à mi-chemin du lac Ala-Kul.

Nous nous levons de bonne heure avec l’intention de monter au lac Ala Kul par le sentier sud plutôt que par le nord, trop couru à notre goût. Nous marchons six bons kilomètres de montée sans trouver l’embranchement. Nous rebroussons chemin et demandons notre route à une nomade qui campe là avec sa fille et ses chèvres. Au moment où nous arrivons, elle est en train de barater du beurre. Elle nous indique une vague direction tout droit dans les montagnes (!) Nous passons plusieurs heures à errer de chemin en chemin, lesquels ont en fait été tracés par les troupeaux. En désespoir de cause, nous décidons de rebrousser chemin pour emprunter la voie nord (nous voilà punis de notre présomption). En route, nous croisons Kobe, un flamand qui arpente l’Asie centrale depuis 10 mois et nous restons trente bonnes minutes à discuter avec lui au milieu du sentier.

Lorsque nous entamons la montée vers Ala Kul, il est plus de 14 heures. Quelques heures plus tard, nous croisons des inscriptions peintes sur les pierres qui annoncent « Sauna » et « Food » (authentique !)

Nous finissons par arriver à un incroyable campement, au milieu de nulle part. C’est là que nous rencontrons David, un français qui a parcouru le Népal et qui nous parle de ses treks faits là-bas. Le temps passe et il finit par nous convaincre qu’il est trop tard pour monter à Ala Kul parce qu’il est 17h et qu’à ce qu’il dit, il y a encore 4 heures de montée. Nous nous laissons faire pour le plaisir de sa compagnie et, moyennant 100 com (prononcer som), soit 1,3 euros, nous obtenons le droit de camper. Luxe suprême, nous pouvons même nous laver dans un petit étang alimenté par le torrent.

16/07 : Ala Kul.

Levés tôt et très efficaces pour plier bagages, nous sommes dans les premiers à nous élancer à l’assaut d’Ala-Kul. David sursoit à son départ pour ne pas monter avec nous parce que, dit-il, il est certain que nous allons le semer. De fait, il nous faudra 1h30 pour monter, ce qui est loin des 4 heures qu’il avait annoncées. David trouve le Kirghizistan difficile en comparaison du Népal : voilà qui nous rassure ! En chemin, nous croisons un groupe de personnes « d’un certain âge » accompagnées de guide et porteurs. Dès le premier raidillon, un homme glisse et tombe. Nous trouvons inconscient qu’une agence propose un trek d’un tel niveau de difficulté à un public qui n’est pas préparé à l’affronter.

Cascade de glace croisée en route

L’arrivée sur le lac est une pure magie. L’Alu Kul est une turquoise posée dans l’écrin de zéolite des hauts sommets.

Le lac Ala Kul

Nous montons encore, jusqu’à 3800 mètres, jusqu’à dominer l’ensemble du massif. C’est un enchantement dont on ne peut détacher les yeux.

De l’autre côté, la descente dans la Keltede Valley se fait le long d’une paroi sablonneuse assez périlleuse.

De l’autre côté du col

            Dans la vallée, plus bas, nous croisons un couple de « licornes », deux individus éthérés, improbables et burlesques. J’aperçois d’abord la femme, de dos, et à la voir se mouvoir en crabe, aidée pas à pas par son porteur, j’imagine qu’elle doit avoir au moins 75 ans. Mais surprise : elle en a 30 tout au plus ! Elle a le visage totalement blanchi par une épaisse crème solaire et les lèvres recouvertes de graisse sombre. Son compagnon est grimé de même. On dirait deux clowns blancs avec manchons et gants. Tous deux vivent là une grande aventure (pardon, je suis moqueur !)

            Plus bas encore, tandis que nous nous sommes longuement arrêtés au bord d’un torrent pour manger et filtrer de l’eau pour nos gourdes, nous revoyons passer nos deux licornes. Leur porteur les devance d’une bonne centaine de mètres, l’air atterré. Soudain, la licorne mâle enjambe un ruisselet d’eau comme le ferait une danseuse étoile et s’extasie de satisfaction comme s’il venait de franchir les chutes du Zambèze d’un seul bon, le tout sous l’œil attentif de la GoPro de sa compagne. Nous rions de bon cœur, cela détend les muscles.

Ceci n’est pas une Licorne mais un cavalier kirghize fort civil.

            Bivouac à Altynarashan. Nous achetons des œufs pour faire une omelette. La première de notre périple.

            Le 17/07. Retour sans grand intérêt par la piste de la vallée. 16 kilomètres. Nous revoyons les deux licornes, uniques passagers d’un gros camion 4×4 qui filment la route du retour. Cela promet un magnifique film de vacances…

            A Aksu, nous croisons deux français à un arrêt de bus et négocions un « auto-stop payant » (au Kirghizistan, n’importe quelle voiture est susceptible de se transformer en taxi) que nous partageons avec eux. Retour chez Elvira, notre hôtesse à Karakol, où nous retrouvons avec plaisir Marie et Maïna, deux auto-stoppeuses françaises déjà croisées à Bishkek.

Quatre jours au bord de l’Ala Archa: du 5 au 8 juillet

Chroniques des petites et grandes démesures (1)

Episode 1 : le 5 juillet : « You shall not cross »

L’Ala Archa, c’est un torrent qui prend sa source au pied d’un glacier du même nom, à 4000 mètres d’altitude. Comme il faut toujours se rendre là où naissent les choses, c’est là que nous allons en ce vendredi 5 juillet, après trois jours passés dans les torpeurs de Bichkek.

L’Ala Archa a aussi donné son nom au parc national où justement les habitants de la capitale se rendent pour échapper à la chaleur. Ils se regroupent à l’entrée du parc, dans une zone aménagée avec yourtes de pacotille et tables. Vladimir, un couchsurfer qui nous a fait visiter Bichkek, a montré un certain dédain à l’égard de ses compatriotes qui vont pique-niquer là-haut et restent sur le seuil d’une nature sauvage. Il faut dire que Vladimir est un alpiniste confirmé et qu’il sait quelles merveilles se cachent dans ce parc.

L’Ala Archa, en Kirghize, c’est enfin un genévrier multicolore (ala signifie noir et blanc) aux vertus contrastées. Si on le brûle, il chasse les mauvais esprits ; si on le plante trop près de la maison, il aspire l’énergie vitale de ses habitants.

Nous voilà donc partis avec une carte imprécise et la boussole offerte par Mamie.

Le sentier est censé être sur la rive est de l’Ala Archa, et effectivement, il l’est ; sauf qu’il faut d’abord traverser le torrent en franchissant un « pont » de quarante centimètres de large. Mais est-ce vraiment un pont cette bribe de poteau électrique ou de flèche de grue ?

Un pont?

Il nous semble impossible de passer avec nos godillots et nos gros sacs-à-dos. En basket et sans sac, peut-être, mais là… Alors nous continuons sur la rive ouest avec l’idée de traverser le torrent à gué un peu plus loin. Après tout, nous l’avons déjà fait en Islande. Sauf que l’Ala Archa ne le veut pas. Nous parvenons certes à franchir des bras secondaires, mais pas le maître-torrent. C’est une furie, un maelström! Nous tentons dix fois de traverser en des endroits différents, dix fois les eaux nous refoulent. Vaille que vaille nous continuons sur la rive ouest, le long d’un sentier indistinct tracé par tous ceux qui, comme nous, n’ont pas franchi le pont. Au détour d’un méandre surmonté d’un pierrier, nous débouchons dans un champ de fleurs où, après encore quelques tentatives pour franchir l’Ala Archa en amont, nous finissons par monter le camp, non loin d’un jeune kirghize solitaire venu là chercher paix et silence.

Premier Bivouac

C’est un endroit magique en face de l’Uchitel Peak qui tire une langue de glace. Sur la paroi basse, on distingue comme la silhouette d’un gigantesque troll qui en porterait un plus petit sur l’épaule, dessinant un Saint-Christophe un peu grotesque à face de dieu Bès. Premier et modeste feu de camp avec les branches mortes d’un genévrier solitaire qui pousse non loin.

Premier feu de camp

Dans la nuit, il se met à pleuvoir. Cela ne s’arrêtera pas avant le lendemain midi. Du coup, nous dormons. Une demi-journée perdue. Nous verrons que cela ne sera pas sans conséquence…

Episode 2 : le 6 juillet : « Vive le Goretex ! »

Vers treize heures trente, grâce à des incantations magiques qui ont déjà fait leurs preuves dans la vallée de Gömede en Turquie, le soleil revient. Le jeune kirghize solitaire, lui, a abandonné et plié le camp. Nous décidons de laisser le bivouac en l’état et de partir vers le glacier Ala Archa avec de mini sacs-à-dos : poches à eau, vestes et pantalons Goretex. Nous escaladons des pierriers, franchissons des épaulements jusqu’à ce point où, enfin, on peut passer sur l’autre rive du torrent, simplement parce qu’un pan de montagne en a coupé le cours, obligeant les eaux à se faufiler, invisibles, sous le titanesque amas de pierres.

Assez vite, le temps tourne. La lumière fuit. La pluie se met à tomber avec violence. Nous sommes bienheureux d’avoir nos Goretex ! Il peut pleuvoir des déluges, nous nous en moquons avec morgue !

Le Mordor?

Sous le ciel noir, le paysage est d’une sinistre beauté. Nous entrons dans une haute vallée où les eaux de l’Ala Archa ont formé des lacs. Le glacier est face à nous, mais nous ne le voyons pas. Les nuages le voilent. On devine simplement sa présence à l’air froid ; il ne reste de lui qu’une aura pesante et vaste.

Mais bientôt le vent chasse les nuages d’altitude et nous apercevons furtivement l’origine des eaux. Puis le ciel s’ouvre comme magiquement, la lumière revient. Il fait beau soudain.

Le glacier Ala Archa

Nous regagnons le camp sous le soleil, découvrant un autre paysage que celui aperçu à l’aller.

Dans la nuit, nous contemplons un ciel magnifique. La voie lactée est d’une incroyable densité, jamais vue jusque-là, même dans le haut Atlas marocain.

Jour 3 : le 7 juillet : « Petite folie ordinaire »

Nous plions le camp et regagnons l’entrée du parc, en proie à de vagues questions dont nous avons déjà les réponses sans oser encore les prononcer. Nous avions prévu l’ascension du Komsomolet Peak, littéralement le Pic du jeune communiste, 4204 m, mais nous nous étions jugés en petite forme pour commencer par là dès le premier jour. Or la demi-journée de pluie a changé la donne : nous sommes à cours de nourriture. Il manque au moins un repas pour envisager sereinement d’attaquer notre premier 4000. Il nous reste deux paquets de pâtes chinoises (2×400 kcal), un ridicule morceau de fromage, quatre billes de Kypyt (Kourout), le fameux fromage Kirghize dur comme la pierre, une poignée d’amandes, deux soupes (2×80 kcal) et trois barres de céréales. Nous tentons de trouver de quoi manger à l’entrée du parc, en vain.

 En temps normal, nous sommes toujours plus ou moins sous-alimentés en randonnée, poids du sac oblige, mais là, c’est tout de même un « 4000 » qui s’annonce ! Sans doute sommes-nous un peu fous, un peu fous d’être partis au bout du monde, un peu fous d’être là, au bord de l’Ala Archa, à filtrer l’eau du torrent pour remplir nos gourdes. D’ailleurs, nous oublions d’en remplir une, que l’on croit pleine alors qu’elle est déjà bien entamée.

Il est quinze heures et nous partons à l’assaut du Komsomolet. 2408 mètres de dénivelé positif. Comme nous sommes partis tard et que les coins de bivouac sont rares, nous nous arrêtons approximativement à 3000 mètres d’altitude pour planter la petite tente Taurus en face du glacier Al Aksaï et au milieu d’un champ de fleurs encore.

Face au couchant…
En face du Komsomolet au matin.

Le pic Komsomolet, ce n’est pas une déchirure de la terre comme le sont les montagnes d’en face, c’est plutôt une grande colline, si l’on peut dire, qui bénéficie d’un microclimat exceptionnel. Nulle montagne ne lui fait de l’ombre, il est sous le soleil toute la journée, aussi y trouve-t-on une étonnante végétation jusqu’à presque 4000 mètres.

Nous trouvons de quoi faire un minuscule feu de camp, nous mangeons une soupe et partageons un paquet de pâtes chinoises, une microscopique ration de fromage et nous couchons de bonne heure.

Jour 4 : le 8 juillet : « Le Komsomolet en version fitness »

A 7h45, nous attaquons la montée. Le petit-déjeuner a consisté en une barre de céréales Fitness et d’une idée de morceau de fromage. Que dire des 1200 mètres qui nous séparent encore du sommet ? Passés les 3500 mètres, quelque chose se passe dans les corps. L’oxygène commence à manquer et l’on se sent lourd, lent.

Je grimpe un peu comme une machine régulière, presque sans penser. Célia perd un peu du terrain, nous ne montons pas au même rythme. Je l’attends, puis je la distance à nouveau, inexorablement. Vers 4000 mètres, elle arrête et me laisse continuer seul.

Il n’y a plus de sentier, juste un gigantesque pierrier instable. Je m’accroche à mes bâtons avec en point de mire un éperon rocheux que j’imagine être le sommet. Souvent je monte d’un pas et redescends de deux, créant de petits éboulements. Je grimpe à la volonté mais je n’avance pas. Le sommet me semble toujours aussi loin. Je m’arrête tous les cinq pas pour tenter de retrouver mon souffle. Je n’ai plus d’eau, juste de quoi préparer les pâtes chinoises de midi. J’abandonne mon sac au milieu du pierrier. Plus bas, Célia me regarde grimper, petit bonhomme bleu (c’est la couleur de ma veste), de plus en plus petit et lointain. L’éperon rocheux n’est pas le sommet. Je disparais à la vue de Célia, qui ne manquera pas de s’inquiéter. Il y a encore un petit renflement à franchir. Il est onze heures, je suis au sommet !

Au sommet
Le glacier face au Komsomolet

Vaincre une montagne, c’est se vaincre soi-même et ce n’est pas simplement la gravir, c’est aussi et surtout la redescendre. Et la descente sera dure pour moi. Je suis sans doute en hypoglycémie et en déshydratation avancée.  Nous mangeons 12 amandes chacun, un demi sachet de nouilles chinoises ; juste de quoi tenir jusqu’en bas. Une averse de grêle nous ralentit un peu. Les derniers kilomètres se font sans eau, à entendre le torrent qui gronde dans la vallée jusqu’à nous en mettre l’eau à la bouche. Vers 15h30, nous sommes à l’entrée du parc.

L’eau à la bouche…

Nous avons couvert 6400 mètres de dénivelé cumulé en moins de 24 heures ! Le temps de boire un litre d’eau chacun, nous tendons le bras, une voiture s’arrête qui nous conduit jusqu’au seuil de la Nomads Home, la guesthouse de Bichkek où nous avons laissé une partie de nos affaires. La chaleur de la capitale est étouffante. Déjà nous rêvons de retourner dans les montagnes. Bientôt. A Karakol.