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chroniques des incommensurables riens (4)

Welcome en Iran!

Il suffit de franchir une chaîne de montagnes et tout change. Autres paysages, autre climat, autres gens. Après le check-point au Turkménistan, il a fallu prendre un bus pour traverser un long no-man’s land parsemé de miradors, jusqu’au poste frontière proprement dit. Nous passons les contrôles sans soucis. Côté iranien, un douanier très typé en tenue de camouflage sable signale fermement à Célia qu’elle doit se couvrir la tête. C’est le début pour elle d’un long calvaire : tête couverte, jambes couvertes, bras couverts…

Notre première étape en Iran est à Quchan – aux antipodes d’Achgabat la blanche – ville anarchique, sale, colorée, bruyante et embouteillée. Les villes du nord de l’Iran sont laides. Cités de béton et de briques sans crépis posées sur des plaines poussiéreuses. Nous avons choisi d’explorer une zone où les occidentaux ne vont guère ; de fait, nous n’en croiserons que deux, encore n’étaient-ils que de passage !

Alain, Célia, Paul un cycliste français, un allemand en Iveco 4×4 et Moshed notre hôte.

Et si nous sommes restés silencieux sur ce blog pendant plus de quinze jours, c’est que l’Iran nous a étourdis.

C’est d’abord l’hospitalité iranienne qui est étourdissante. Étourdissante au point de paraître parfois excessive, comme si soudain on perdait tout libre arbitre aux mains d’hôtes si attentionnés qu’ils en deviennent étouffants malgré eux. Du moins est-ce ainsi que l’ours occidental que je suis ressent parfois les choses…

Étourdissantes aussi, les cérémonies chiites qui commémorent le martyr d’Hussein, petit-fils de Mahomet…

Voilà les deux faits saillants dont j’aimerais parler un peu ici, sans volonté de toucher à la moindre vérité. L’Iran est un pays complexe, subtil, profond et étrange, sans rapport avec l’image qu’en donnent les médias occidentaux. Rien n’est simple ni simpliste ici.

Le premier indice, nous l’avons eu au Turkménistan, alors que nous étions assis sur une chorpoya par-dessus une rivière (cf. article précédent). David, un autrichien de rencontre, a commandé un Coca et on lui a apporté une bouteille de 1,5 litre. Par curiosité, je regarde l’étiquette et  je découvre avec stupeur que la bouteille vient d’Iran et qu’il y a même une usine d’embouteillage à Mashad. Moi qui croyais que l’Iran était sous embargo économique, je m’aperçois que les mailles du filet que les États-Unis ont tendu autour du pays sont larges et laissent passer de bien gros poissons ! Plus tard, je découvrirai que Peugeot a aussi réussi à passer entre les mailles. L’économie transcende la politique, dirait-on…

A Quchan, notre première étape, on nous interpelle dans les rues pour nous souhaiter la bienvenue, on nous offre du raisin. Les gens veulent être pris en photo avec nous.

Célia et un cireur de chaussures à Quchan.

Le lendemain, pour notre première tentative de stop en Iran, un 38 tonnes s’arrête presque aussitôt.  Deux hommes à l’intérieur, dont un à la bouche édentée.

Dans le camion de Reza : on se croirait dans « Le Salaire de la Peur »…

S’en suit un dialogue de sourds assez comique. Le chauffeur parle, en farsi évidemment, à son compagnon qui à son tour nous répète la même chose, en farsi toujours, comme si nous pouvions mieux comprendre la seconde fois, le tout sur un fond de moteur de poids-lourd. Malgré tout, nous croyons saisir qu’ils ont pour projet de s’arrêter à une dizaine de kilomètres pour manger avant de reprendre la route, mais c’est un malentendu. En fait, nous avons été invités dans la famille du chauffeur, Reza, qui n‘a nulle intention de repartir. Nous restons un long moment à attendre dans le salon, sages comme des images, assis sur le tapis tandis que Reza est dehors. De temps à autre, nous apercevons la mère de Reza affairée à la cuisine.

Célia, Alain, le frère de Reza, sa mère et Reza!

Nous mangeons ensemble, par terre, des spaghettis au mouton et des crudités. Le père de Reza s’est joint à nous. Nous communiquons grâce à Google Trad et à Negar, la jeune femme de Reza, qui n’est pas là (elle est au lycée à Mashad) mais dialogue avec nous en anglais par téléphone. Reza ouvre de grands yeux quand nous lui disons que nous avons presque tout vendu en France et que nous sommes partis pour au moins deux ans. J’adapte mes réponses à mon auditoire, non pas pour mentir ou dissimuler mais pour créer un lien, un fil susceptible d’ouvrir une voie à la compréhension. A Reza qui s’inquiète de notre avenir, je réponds par un : « Nous vivons le présent, l’avenir appartient à Dieu. » Cette réponse lui plaît et il la montre à son père, lequel se montre très sensible à cette philosophie. Une partie de l’après-midi s’écoule. Au moment de prendre congé de nos hôtes, j’écris : « Nous espérons pouvoir rendre à quelqu’un ce que vous nous avez donné, ainsi les choses seront équitables et le monde sera meilleur. » Le téléphone fait le tour de la famille et tout le monde acquiesce.  Reza nous conduit dans la ville voisine et nous paye l’autobus pour Bojnourd.

Telle est notre première expérience de l’hospitalité iranienne.

A Gorgan, nous sommes littéralement pris en charge par Ghorban, un jeune homme rencontré dans le bus. Il nous conduit dans le magasin d’un de ses amis, où il nous offre du thé et du riz, puis dans un hôtel bon marché. Rendez-vous est pris pour le lendemain après-midi. A seize heures, il vient nous chercher en compagnie de son amie.

Après être allés voir une cascade, avoir bu un thé dans un alatchi (équivalent de la chorpoya ouzbèke), nous allons pique-niquer sur les hauteurs de la ville. Auparavant, Ghorban a fait les courses et malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à payer quoi que ce soit ! Il y a une culture du pique-nique et du camping cher les iraniens… en bord de route !

Ghorban et son amie

Nous mangeons des brochettes découpées par un boucher à l’impressionnante dextérité (2 minutes pour désosser un poulet), cuites sur un feu au charbon de bois rapidement allumé derrière une barrière. Le lendemain, Ghorban vient nous chercher pour nous conduire jusqu’au bus pour Sari.

Badab-e-surt
Vasques de Badab-e-surt
La source de Badab-e-surt
Rencontre avec deux couples d’iraniens en vacances, celui de droite nous a conduit jusqu’ici alors que nous ne faisions même pas de stop! Un peu plus tard, deux autres couples nous inviterons à manger…

A Badab-e-surt, des sources en vasques comme le Pamukale turc, nous logeons dans la ferme « bio » de Mohammed et Akram Moussavi. Sur la terrasse en face des montagnes, nous parlons de tout et de rien en buvant du thé. Nous utilisons un traducteur vocal qui parfois produit d’étranges énoncés, poétiques et décalés. Le soir du second jour, tandis que Célia prend sa douche, Mohammed me demande de lui lire un poème français. Je lui récite les sept premières strophes du « Bateau Ivre » de Rimbaud et il me filme. Célia de retour, il nous lit à son tour un extrait d’un poème de Hafez.

Mohammed lisant un poème d’Hafez

Nous en venons à parler de Dieu. Il me demande quelle est mon idée de la divinité, comment je prie. J’élude ses questions ou tout du moins produis des réponses sous forme d’aphorismes suffisamment vagues et poétiques pour ne pas heurter ses convictions. Ce n’est ni l’heure ni le lieu pour entrer dans un affrontement philosophique ou idéologique. Et cela ne sert à rien. Comment d’ailleurs pourrais-je connaître le fond de sa pensée, l’intimité de ses croyances, si je commence par lui dire qu’il a tort ou si d’emblée je me présente comme un agnostique, un mystique sans religion ou un panthéiste un peu animiste ? Célia me laisse répondre à ce type de question, car elle ne trouve pas ses mots pour aborder le sujet des croyances. On pourra certes me rétorquer que du coup je ne livre pas le fond de ma pensée à Mohammed, mais je ne sais pas quel est le fond de ma pensée. C’est en découvrant celui des autres, que peu à peu je sonde le mien.

Petit déjeuner sur la terrasse de la ferme

Il y a néanmoins des choses qui me sont insupportables dans l’Islam, à commencer par le traitement des femmes. Un soir, Mohammed mange avec nous, mais pas sa femme. Nous parlons d’un certain nombre de sujets. Le lendemain matin, tandis que son mari est à la Mosquée, Akram a cueilli une fleur de tournesol et elle a chargé Negar, sa fille de deux ans, de nous l’offrir. La fleur est presque plus grande que la petite fille, c’est comme si elle nous tendait le soleil.

Nous mangeons les graines avec elles et nous échangeons quelques mots. Les questions qu’Akram pose à Célia nous prouvent que son mari et elle n’ont pas communiqué. Cela ne signifie peut-être pas grand-chose, je ne sais…

Mohammed est un fervent musulman. Qu’on ne s’y trompe pas : il n’a rien d’un extrémiste, encore moins d’un intégriste. Il est simplement persuadé que l’Islam a pour vocation de s’étendre au reste du monde. Le prosélytisme est inhérent à l’Islam, comme il le fut au christianisme. Cela peut agacer et amener les esprits trop prompts à juger à s’engager dans des impasses. Je laisse parler Mohammed et ses questions m’en disent autant de lui que les réponses qu’il fournit aux miennes. Il me demande si je crois qu’il y a une vie après la mort, je lui réponds que rien ne meurt jamais et il semble satisfait de ma réponse. Je ne sais plus comment il formule exactement la question, mais il me demande si je suis prêt à embrasser la religion musulmane ; comme je m’étonne de la question , il me répond sur le smartphone : « Parce que nous avons un gouvernement qui veut conquérir le monde ; mais je ne partage pas cette volonté… ». Le lendemain, il nous mène sur la tombe de son père, mort durant la guerre Iran-Irak et nous prend en photo à côté de la pierre tombale. Il nous parle des cérémonies qui commémorent la mort du 4ème Imam chiite. Nous n’avons pas fini d’en croiser les bruyantes manifestations: elles durent 40 jours et nous allons assister aux quinze derniers.

Au bord de la mer Caspienne, Je regarde les iraniens se baigner tout habillés. Cette idée que le corps est sale, qu’il faut le cacher, m’est insupportable. Se priver ainsi des sensations de l’eau sur le corps ! Je pense au bain de Rieux dans les dernières pages de la Peste de Camus…

La côte de la mer Caspienne est entièrement urbanisée. Pas un espace vierge. Les rivières qui se jettent dans la mer charrient des bouteilles de soda et des sacs en plastique.

Au bord de la Mer Caspienne, on ramasse les déchets… et on les enterre sur la plage!

 A la gare routière de Mahmoudabad, où nous sommes arrivés après un bus et six voitures, nous rencontrons Mohammad et Maryam, un couple qui a vécu quelques années en France. Mohammad est professeur à l’Institut Iranien de Recherches en Biotechnologies agricoles et Maryam coiffeuse coloriste. Ils nous invitent à loger chez eux. Nous sommes accueillis par toute la famille. Iman, le fils ainé, fait des études de photographie. En partant, je lui offrirai mon petit Sony. Maryam a quitté son voile et exhorte Célia à faire de même : « Nous sommes dans un espace privé, dit-elle, faites comme chez vous », mais elle le remet ainsi que sa tunique lorsque je veux faire une photo.

Maryam

La mère de Maryam en revanche, ne quitte pas son voile. Le lendemain matin, je la surprendrai son foulard à la main et elle aura un geste réflexe pour se voiler la face.

Au diner, nous goûtons au Mirza Ghossemi, un plat à base d’aubergines fumées. Le dessert est du Cholé Zart, du riz au lait au safran. « Reylli roob ! » (très bon!)

Le soir, nous discutons brièvement des cérémonies chiites qui célèbrent la mort du 3ème Iman. Maryam parle de « carnaval religieux ».

Le lendemain matin, nous allons chercher du poisson avec nos hôtes. Le long de la grande avenue qui conduit à la ville, des portraits d’hommes jeunes sont accrochés. Un visage par lampadaire. Nous avions déjà vu cela à Gorgan sur les arrêts de bus, mais sans savoir de quoi il s’agissait. Ce sont les visages des martyrs de la guerre Iran/Irak nous dit Maryam. La longue avenue qui conduit à Mahmoudabad n’en finit pas et je regarde ses visages un à un, dans les yeux, comme pour y chercher la trame inachevée des existences, ce fil trop tôt coupé. Je me dis que c’est bien de laisser un visage à ceux qui sont morts à la guerre plutôt que d’inscrire simplement leurs noms sur la pierre froide des monuments aux morts.

Masouleh
A Masouleh, les toits des maisons servent de rues…

Depuis Masouleh, où nous avons passé deux nuits, nous avons la chance d’être pris en stop par des kurdes. Leur coffre étant plein, nous sommes contraints de monter à l’arrière avec nos gros sacs sur les genoux. Nous voilà coincés sans pouvoir bouger ni voir devant nous.

Coincés!

Nous croisons des processions religieuses. Les hommes – et même quelques garçons d’une dizaine d’années – se flagellent de manière chorégraphique – avec des fouets de chaînes, au rythme des tambours et des grosses caisses, le tout sur des chants amplifiés par des enceintes mobiles. Certes, ils n’y vont pas franchement mais la répétition du geste doit nécessairement produire des lésions.

Procession croisée sur la route du château de Rudkhan

Tout le monde est vêtu de noir. Les femmes ferment la marche, le visage affligé comme sur le tableau de Courbet, L’enterrement à Ornans. Nos compagnons de route, sunnites, portent un regard très critique sur les flagellants que nous croisons. « They are stupid, dit le chauffeur. It’s carnaval! » Il marmonne à plusieurs reprises « Shut up! » C’est vrai qu’on a l’impression d’être dans un autre temps. On se croirait dans Le septième sceau de Bergman. Cela m’effraie. Aujourd’hui ont lieu les dernières processions. Entre Masouleh et le château de Rudkhan, nous en croiserons dans chaque village.

Notre chauffeur et ses amis kurdes

Les trois kurdes nous déposent à Fuman, nous offrent deux kilos de tomates et de raisin, hèlent un taxi pour nous avant que nous ayons pu dire quoi que ce soit et nous nous retrouvons en compagnie d’un joueur de beach volley « professionnel » en guise de chauffeur, le second que nous croisons. Le trajet est assez long car nous sommes régulièrement bloqués par les processions…

Plus tard, sur le sentier en escalier qui conduit au château de Rudkan, nous sommes abordés par Ali et Mohamed qui nous invitent à boire le thé sur une alatchi.

Mohammed, Ali, Célia et Alain.

Je fais rire tout le monde en m’emmêlant les pinceaux entre les centaines et les milliers pour répondre à la question du salaire d’un prof débutant en France. « One thousand five thousands », cela devient le gimmick de la journée. Le château est en fait fermé à cause des cérémonies religieuses dont Mohamed dit qu’elles sont plus formelles que sincères, mais Célia et moi décidons quand même d’aller jusqu’au bout. Nos compagnons rebroussent chemin mais nous donnent leur numéro de téléphone. Ils nous invitent chez eux. Ils logent dans un petit village en contrebas.

L’escalier montant au Château de Rudkhan (plus de mille marches à gravir:!)

Nous avons du mal à les retrouver au retour du château à cause de l’absence de réseau. Alors que nous nous dirigeons vers eux, nous sommes alpagués par un jeune homme assez collant vêtu d’un pantalon de treillis et qui ne nous dit rien qui vaille. Il nous questionne sur notre itinéraire en Iran et se propose même de nous amener à Qazvin où il doit justement aller le lendemain. Nous essayons en vain de nous en débarrasser. Il s’incruste sans vergogne à la table d’Ali et Mohamed et se met à réciter de la poésie. Il a les pupilles dilatées par le haschich et un regard insistant qui d’une seconde à l’autre passe de l’attention au vague. Le lendemain matin, Mohamed dira de lui qu’il est sans doute un franc-maçon à cause de la coupe particulière de sa barbe…

Mohammed, Alain, notre squatteur (derrière), Ali et Célia

Nous partons avec Ali et Mohamed. Après un rapide repas, nous allons dans une tea house fumer la shisha, jouer aux dominos puis au backgammon. Il n’y a que des hommes. Si Célia est admise, c’est qu’elle est occidentale et qu’elle échappe ainsi aux prohibitions. Ali est un expert des dominos qui, par observation, sait s’il a gagné ou perdu plusieurs coups à l’avance. Je comprends mieux maintenant l’animation qui régnait autour de ce jeu à Boukhara. J’ai toujours cru que les dominos étaient un jeu de hasard alors que la stratégie en occupe la plus grande part, surtout lorsque l’on joue en équipes.

L’oncle d’ Ali se joint à nous ainsi qu’un jeune instituteur. Grâce à Ali qui traduit, nous pouvons échanger sur l’Iran, la France. L’oncle est un homme d’une quarantaine d’années, très volubile et drôle. Le jeune instituteur fait encore adolescent et semble de perpétuelle bonne humeur. Tous n’hésitent pas à critiquer le régime et nous confient même que lorsqu’ils veulent se moquer de quelqu’un, ils le traitent d’Ayatollah en mimant le port d’un turban d’un geste circulaire.

Puis nous assistons à une partie endiablée de backgammon entre Ali et son oncle, à laquelle nous ne comprenons pas grand chose tant les coups s’enchaînent avec une effrayante rapidité. L’oncle d’Ali m’a pris comme mascotte et il gagne ! La soirée est très animée et émaillée d’éclats de rire. Seul Mohamed semble s’ennuyer un peu et subir le fait qu’Ali enchaîne les shishas. Nous rentrons à deux heures du matin.

Rocher d’Alamut
Rocher d’Alamut (65% des vestiges n’ont pas encore été exhumés)

Sur la route d’Alamut, le château des ismaéliens, nous sommes pris en stop par Mohamed et Mouna qui ne porte pas vraiment le voile.  Et elle le fait avec défi et jubilation, allant même jusqu’à dénouer ses cheveux en public. Tous deux nous gavent de chips, pop corn, Zoral arte (fruits rouges) et mûres. Nous nous arrêtons au lac d’Ovan pour faire du pédalo avec leur fils puis ils nous déposent au pied d’Alamut.

Mouna, Mohammed et leur fils.

Le lendemain, nous sommes pris en stop par Faroud et sa femme. Deux randonneurs. Kia automatique dernier cri.  Faroud est « homme d’affaires ». Il a une usine de papier. Il voyage beaucoup. Sa femme est voilée et vêtue de noir.

Faroud et son épouse.

De retour à Qazvin, nous rencontrons une famille afghane exilée en Iran qui nous invite à manger le soir. Le salon de leur maison ressemble à un hall d’exposition de meubles néo-gothiques. Ali, le chef de famille, est prothésiste dentaire mais il travaille au noir : un afghan n’a pas le droit de travailler en Iran. Discussion via Google trad. Ali rêve de venir en France parce qu’en Iran ses enfants n’ont aucun avenir. Nous goûtons au Ghabouli (riz à l’afghanne) et au Chivid polo (riz à l’iranienne avec aneth et fèves).

Découverte de la cuisine afghanne
Ali et toute sa famille

A Sanandaj, nous rencontrons Ali Masood, couchsurfer qui ne peut nous loger parce que sa femme reçoit des membres de sa famille, ce qui semble l’agacer. Nous déambulons dans les rues puis buvons un thé dans un musée tandis que des musiciens jouent de la Cithare. Ali est professeur de sociologie en lycée ; très cultivé, très « prof » dans l’attitude et le phrasé. Il parle un peu français. Nous abordons une nouvelle fois le sujet des cérémonies chiites. Ali insiste sur leur dimension politique. Le chiisme ne constitue pas la branche majoritaire de l’Islam (10 à 15 %), mais en Iran, 90% de la population est chiite. Ce sont les partisans d’Ali, le gendre et cousin de Mahomet que ce dernier aurait désigné comme son successeur. Ils s’opposent en cela aux sunnites pour qui les imams ne sont pas des « élus ». Les cérémonies auxquelles nous assistons commémorent le martyr d’Hussein, petit-fils de Mahomet tué par l’armée de Yazid ben Muawiya, le second calife Omeyade. Discussion autour de la révolution, des réseaux sociaux, du cinéma, des corps cachés et de la malbouffe en Iran. Ali Masood semble faire confiance aux jeunes générations pour changer peu à peu les choses et chasser le « shadow’s governement » qui régit l’Iran.

Nous déplantons juste avant la mise en route de l’arrosage…!

 Les hôtels étant tous complets (à cause des irakiens qui viennent en Iran pour le pouvoir d’achat) ou trop chers, nous dormons dans un parc en pleine ville avec des boules Quies.

Alain fait chauffer l’eau pour notre thé du matin!

Le lendemain, à la descente du bus pour Marivan, nous sommes interpelés par Shina et sa mère qui nous invitent aussitôt chez elles. Lunch avec le père, Hossein, un boute en train, sorte de Mario Bross qui ne cesse de répéter « I love Shina ! » puis « I love Célia ». Nous essayons des habits kurdes. Rires. Hossein se moque des cérémonies chiites à grands renforts de gestes et de lamentations outrées

Avec Hossein.

Maintenant nous sommes à Uraman, en terre kurde, un village accroché à la montagne, au bord de la frontière irakienne, pour prendre un peu de repos…

Uraman

Chroniques des incommensurables riens (3)

C’était à Boukhara…

Nous logeons dans une petite ruelle de la vieille ville, chez la famille Zafar, à deux pas de la médersa Rashid et de son petit minaret qui ressemble à une pièce de jeu d’échecs.

Le minaret de la médersa Rashid

Dans la rue, des enfants jouent et rient. Un chat noir et blanc vient mendier un peu de nourriture tandis que nous mangeons dans la cour ce que notre hôtesse a préparé pour nous. Le ciel est éternellement bleu et les pastèques fraîches et juteuses à souhait. Moment de calme et de repos dans cette ville qui respire l’Orient bien plus que Samarcande.

Chor Minor

Ruelles en lacis comme dans les médinas du Maghreb, médersas séculaires ou même millénaires, mosquées fantasques aux faux airs moscovites, mausolées de briques tissées comme des dentelles, tapis au soleil, miniatures peintes à la main, thé au safran, épices en tas colorés…

Mausolée Samanide

Nous sommes à Boukhara, sur la route de la soie. Il y a bien des touristes, esseulés ou en groupes guidés, des bus climatisés et des hôtels avec piscine, mais Boukhara en a vu d’autres des étrangers et des caravansérails pour riches voyageurs, elle sait accueillir les uns et faire disparaître les autres comme le thé dissout les cristaux de sucre que l’on sert ici dans de petites soucoupes bleues venues de Richtan. L’étranger de passage est happé par les rues empoussiérées, parcourues par d’antiques bicyclettes et hantées par de vieilles voitures,

happé jusqu’à devenir lui-même un élément du décor, jusqu’à se fondre dans les briques sables des dômes des marchés et à oublier le pays d’où il vient. Il n’y a plus que la vieille ville de Boukhara et ses bassins. Près de celui de Lyabi Hauz, des hommes assis sur une chorpoya jouent aux dominos en buvant du thé. Les dominos claquent sur la petite table. Un vieillard à barbe blanche, calotte noire, les observe avec le plus grand sérieux.

Devant nous, un autre vieillard s’est assis. Il a des chaussures trop grandes pour lui; le bleu de sa veste est tellement délavé qu’il en semble gris. Il a posé une petite serviette sur son crâne dégarni.

Il tend un petit papier au serveur, puis il prie, prosterné vers la table. Le serveur lui apporte du thé et des samsas. A ses gestes et à sa façon de se mouvoir, nous comprenons que le vieil homme est presque aveugle. Avant de manger, il remercie Dieu.

Un peu plus tard, il s’assoit à notre table de restaurant et nous lui offrons du melon tandis qu’une petite fille de la table voisine lui donne de l’argent. Le vieil homme semble attirer le respect de tous…

Des femmes passent dans une symphonie de bleu, belles comme des gitanes.

Non loin, Nasr Eddin Hodja sur son âne a les jambes qui touchent presque par terre. Il perd ses babouches et parfois une colombe se pose sur sa tête ou ses doigts. Des enfants montent avec lui et rient à pleines dents.

Quand le soleil descend sur Boukhara, Nasr Eddin Hodja et son âne prennent des teintes dorées, le minaret de Kalyan devient une tour d’or et les voyageurs peinent à s’endormir tant ils sont ivres de ce qu’ils ont vu, goûté, senti et entendu.

Chroniques des incommensurables riens (2).

Un petit air d’Eisenstein…

A Och, errer des heures dans le bazar et la fête foraine permanente et regarder les gens comme s’ils sortaient d’un film d’Eisenstein.

Observer les joueurs d’échecs en pensant à Stefan Zweig et se demander lequel des deux joueurs qui s’affrontent devant moi est monsieur B., lequel est Mirko Czentovic; et puis se dire que le monde n’est sans doute pas aussi manichéen…

Peser ce qu’il y a encore de délicatement soviétique dans le spectacle des manèges colorés et des gens qui passent. En extraire le rouge. Par dérision (?)