En Patagonie (2)

Tout au bout de la Ruta 7

La Ruta 7 ou Carratera Austral, c’est une de ces routes mythiques qui court sur la peau du monde, au même titre que la route 66 aux États-unis ou la Pamir Highway en Asie centrale… Elle relie Puerto Montt à Villa O’Higgins en Patagonie au prix de 1247 kilomètres d’une route étroite (4,5 m en moyenne) où croiser un autre véhicule est parfois périlleux, d’autant que les chiliens semblent souvent jouer à un jeu aussi stupide que la roulette russe avec leurs énormes Pick-up 4×4 (très souvent rouges).
La Ruta 7 n’est goudronnée que sur la moitié de son trajet; l’autre moitié est une piste poussiéreuse où alternent des passages de « tôle ondulée », de gravier, de nids de poule…

Demande à la poussière…

Les véhicules qui la parcourent soulèvent un long serpent pulvérulent, une sorte de fog sec qui irrite les yeux et met de longues minutes à retomber. Lorsqu’un autre véhicule vous croise ou vous dépasse, vous perdez toute visibilité. Les bas-côtés sont dangereux, en pente: la ruta 7 est bombée en fait, seule la partie centrale est vraiment carrossable. Mais à part ça, c’est plutôt amusant de la parcourir même si c’est une route qui demande une concentration et une vigilance de tous les instants: il est en effet assez facile de crever ou d’exploser un pneu, de déraper ou de frôler d’un peu trop près les véhicules qui viennent en sens inverse. Nous avons très rarement dépassé les 60 km/h, notre moyenne se situant plutôt aux alentours de 40 km/h, voire moins sur certaines portions difficiles.

Il a fallu 10000 militaires pour l’ouvrir à travers les montagnes de Patagonie. Sans elle, le Chili était trop dépendant de son voisin: pour aller dans le sud du pays, il fallait passer par l’Argentine. On l’appelle parfois la route Pinochet.

Elle flirte avec les glaciers, surplombe dangereusement d’immenses lacs bleus, suit le cours tumultueux de rivières et de fleuves, traverse des marécages, des forêts, se hisse le long d’abîmes, passe sous des couloirs d’avalanches rocheuses et enjambe des multitudes de cours d’eau grâce à des ponts qui ont presque tous un nom (et quand ils n’en ont pas ils s’appellent au moins Puente sin nombre, pont sans nom).

Lévitation…

Oui, elle traverse de fabuleux paysages, cette Carratera Austral, où les montagnes semblent souvent en lévitation entre l’eau et le ciel, où les forêts se mirent dans des eaux si parfaites qu’elles en deviennent invisibles…

Voyez-vous l’eau?

…et elle vient mourir sur le quai d’un minuscule port à l’endroit où le vaste Rio Mayer mêle ses eaux laiteuses au bleu parfait du gigantesque lac O’Higgins, dans un écrin de glaciers.

Le lac O’Higgins

En définitive, cette Ruta 7, c’est une longue, longue impasse! Lorsqu’on est au bout, il ne reste plus qu’à faire demi-tour ou à prendre un bateau pour l’Argentine. Il paraît qu’un jour elle descendra jusqu’en Terre de feu, mais ce n’est pas pour demain….
Avant de parvenir au bout, nous avons fait un crochet par Caleta Tortel, village de pêcheurs habituellement très touristique mais complètement désert en ces temps de Covid, tout comme Villa O’Higgins d’ailleurs.

Villa O’Higgins

Nous avons fêté la chandeleur dehors, au bord du Rio Baker, avant de rouler jusqu’au bout du bout de la Ruta 7.

Nous avons séjourné juste après le dernier pont, celui qui enjambe le rio Mayer, sur un terrain miraculeusement ouvert dans ce pays où presque tout est clôturé.

Nous avons garé Maracas au bord du fleuve dont le fort courant et la profondeur excluaient toute baignade. Nous sommes allés marcher sur les hauteurs, petite randonnée de 6 kilomètres avec vue sur les glaciers, hélas gâchée par la présence d’escadrons de taons belliqueux et voraces.

Nous nous sommes baignés dans le lac Cisnes.

Nous avons mangé de la truffade dans un petit restaurant de Villa O’Higgins, tenu par un couple de français de Franche Comté contraints par la pandémie de mettre en vente leur restaurant (leur fille n’est pas allée à l’école depuis bientôt un an, tout bonnement parce que l’école est fermée pour raisons sanitaires…), nous avons fait réparer la valve d’un pneu à 20h30 devant la maison d’un chilien sans raison sociale ni cric, nous avons été contrôlés par des Carabineros qui s’ennuyaient, nous avons pris un bac pour traverser le Fjord Mitchell.

Nous avons bien failli rester bloqués avec notre camionnette sur un chemin où nous nous étions imprudemment aventurés.

Nous avons contemplé le soleil se coucher sur le glacier Ventisquero…

…nous avons encore vaillamment lutté contre des légions de taons et de moustiques, décimant leurs rangs à grands coups de torchon et de planche à découper en plastique (peu à peu réduite en morceaux) quitte à nuire à notre karma, nous avons lu et écrit, Célia a envoyé avec patience et opiniâtreté des dizaines de mails et de messages WhatsApp, rempli des formulaires, rendu visite au Poste rural de Salud du coin pour savoir si oui ou non nous avions le droit de prendre le bateau pour aller en Terre de Feu: à ce jour, nous n’avons toujours pas de réponse claire; il n’y a jamais de réponse claire au Chili, semble-t-il, et il ne faut surtout pas être pressés.
Cela tombe bien, nous ne le sommes pas.