Impressions kurdes

A Uraman, la terre a tremblé.

Dans le Kurdistan iranien, il y a plus de vieilles Paygan que dans le reste du pays, les plus anciennes ont 50 ans, les plus récentes, 15, mais quel que soit leur âge elles se ressemblent: lourdes voitures de tôle épaisse aux lignes surannées qui grincent sur les routes défoncées.

Légendaire Paygan

On croise aussi de vieux pick-up bleus souvent chargés plus que de raison. En sortent des hommes curieusement vêtus, ils portent le chalouar, un pantalon bouffant aux airs de sarouel, une courte veste serrée, une écharpe ou une large bande de tissu autour de la taille et un keffieh pour certains.

Les femmes sont vêtues d’un pantalon ample serré aux chevilles, le jâfi; d’une tunique sans manches, le kowlanjeh, et d’une grande robe colorée, le sowkhmeh. Chaque vêtement est unique et fait sur mesure.

Les villages du Kurdistan iranien sont souvent étagés sur le flanc des montagnes et ceux qui y habitent sont bien plus sveltes que le reste de la population iranienne.

Uraman
Uraman

A Uraman, de petits escaliers de pierre escaladent la montagne entre les maisons de pierres sèches, les figuiers et les grenadiers.

On y croise des vieillards lestes, des femmes assises sur les toits-terrasses et des enfants rieurs.

Sur la montagne grise d’en face, une piste poussiéreuse somnole comme un serpent et conduit à des fermes sans électricité posées dans des oasis de verdure.

Plus loin sur la route principale, on croise des caravanes d’ânes surchargés. Ce sont des commerçants devenus contrebandiers par la force des choses. Ils s’en vont en Irak ou en reviennent par de hauts sentiers et parfois les gardes frontaliers leur tirent dessus. Car le peuple kurde, dont la population actuelle est estimée à 35 millions, est considérée comme la plus grande nation du monde sans état indépendant. Elle s’étire entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran sur un territoire presque aussi grand que la France..

Camps de commerçants contrebandiers près d’Uraman

Les Kurdes sont des irréductibles. Malgré les frontières qui morcellement leur terre, ils ont gardé leur identité et leurs traditions. C’est un peuple fier que l’histoire des pays qui l’enserrent a entraîné malgré eux dans des conflits. Ils se sont battus et se battent encore pour leur autonomie, mais ne dit-on pas que chaque kurde est le roi de sa montagne? Aussi est-il difficile d’imaginer un état kurde qui unifierait toutes les tribus.

A Uraman, la terre a tremblé deux fois tandis que nous séjournions chez Sabah (« le matin » en Kurde): comme des vagues de pierre qui seraient venues mourir sous nos pieds en grondant. Peut-être était-ce un sursaut de cette terre kurde tant de fois ensanglantée, une façon de se rappeler au bon souvenir des nations du monde qui souvent ne savent même pas que ce peuple existe et qu’il est aussi farouche que les montagnes qui l’abritent.

chroniques des incommensurables riens (4)

Welcome en Iran!

Il suffit de franchir une chaîne de montagnes et tout change. Autres paysages, autre climat, autres gens. Après le check-point au Turkménistan, il a fallu prendre un bus pour traverser un long no-man’s land parsemé de miradors, jusqu’au poste frontière proprement dit. Nous passons les contrôles sans soucis. Côté iranien, un douanier très typé en tenue de camouflage sable signale fermement à Célia qu’elle doit se couvrir la tête. C’est le début pour elle d’un long calvaire : tête couverte, jambes couvertes, bras couverts…

Notre première étape en Iran est à Quchan – aux antipodes d’Achgabat la blanche – ville anarchique, sale, colorée, bruyante et embouteillée. Les villes du nord de l’Iran sont laides. Cités de béton et de briques sans crépis posées sur des plaines poussiéreuses. Nous avons choisi d’explorer une zone où les occidentaux ne vont guère ; de fait, nous n’en croiserons que deux, encore n’étaient-ils que de passage !

Alain, Célia, Paul un cycliste français, un allemand en Iveco 4×4 et Moshed notre hôte.

Et si nous sommes restés silencieux sur ce blog pendant plus de quinze jours, c’est que l’Iran nous a étourdis.

C’est d’abord l’hospitalité iranienne qui est étourdissante. Étourdissante au point de paraître parfois excessive, comme si soudain on perdait tout libre arbitre aux mains d’hôtes si attentionnés qu’ils en deviennent étouffants malgré eux. Du moins est-ce ainsi que l’ours occidental que je suis ressent parfois les choses…

Étourdissantes aussi, les cérémonies chiites qui commémorent le martyr d’Hussein, petit-fils de Mahomet…

Voilà les deux faits saillants dont j’aimerais parler un peu ici, sans volonté de toucher à la moindre vérité. L’Iran est un pays complexe, subtil, profond et étrange, sans rapport avec l’image qu’en donnent les médias occidentaux. Rien n’est simple ni simpliste ici.

Le premier indice, nous l’avons eu au Turkménistan, alors que nous étions assis sur une chorpoya par-dessus une rivière (cf. article précédent). David, un autrichien de rencontre, a commandé un Coca et on lui a apporté une bouteille de 1,5 litre. Par curiosité, je regarde l’étiquette et  je découvre avec stupeur que la bouteille vient d’Iran et qu’il y a même une usine d’embouteillage à Mashad. Moi qui croyais que l’Iran était sous embargo économique, je m’aperçois que les mailles du filet que les États-Unis ont tendu autour du pays sont larges et laissent passer de bien gros poissons ! Plus tard, je découvrirai que Peugeot a aussi réussi à passer entre les mailles. L’économie transcende la politique, dirait-on…

A Quchan, notre première étape, on nous interpelle dans les rues pour nous souhaiter la bienvenue, on nous offre du raisin. Les gens veulent être pris en photo avec nous.

Célia et un cireur de chaussures à Quchan.

Le lendemain, pour notre première tentative de stop en Iran, un 38 tonnes s’arrête presque aussitôt.  Deux hommes à l’intérieur, dont un à la bouche édentée.

Dans le camion de Reza : on se croirait dans « Le Salaire de la Peur »…

S’en suit un dialogue de sourds assez comique. Le chauffeur parle, en farsi évidemment, à son compagnon qui à son tour nous répète la même chose, en farsi toujours, comme si nous pouvions mieux comprendre la seconde fois, le tout sur un fond de moteur de poids-lourd. Malgré tout, nous croyons saisir qu’ils ont pour projet de s’arrêter à une dizaine de kilomètres pour manger avant de reprendre la route, mais c’est un malentendu. En fait, nous avons été invités dans la famille du chauffeur, Reza, qui n‘a nulle intention de repartir. Nous restons un long moment à attendre dans le salon, sages comme des images, assis sur le tapis tandis que Reza est dehors. De temps à autre, nous apercevons la mère de Reza affairée à la cuisine.

Célia, Alain, le frère de Reza, sa mère et Reza!

Nous mangeons ensemble, par terre, des spaghettis au mouton et des crudités. Le père de Reza s’est joint à nous. Nous communiquons grâce à Google Trad et à Negar, la jeune femme de Reza, qui n’est pas là (elle est au lycée à Mashad) mais dialogue avec nous en anglais par téléphone. Reza ouvre de grands yeux quand nous lui disons que nous avons presque tout vendu en France et que nous sommes partis pour au moins deux ans. J’adapte mes réponses à mon auditoire, non pas pour mentir ou dissimuler mais pour créer un lien, un fil susceptible d’ouvrir une voie à la compréhension. A Reza qui s’inquiète de notre avenir, je réponds par un : « Nous vivons le présent, l’avenir appartient à Dieu. » Cette réponse lui plaît et il la montre à son père, lequel se montre très sensible à cette philosophie. Une partie de l’après-midi s’écoule. Au moment de prendre congé de nos hôtes, j’écris : « Nous espérons pouvoir rendre à quelqu’un ce que vous nous avez donné, ainsi les choses seront équitables et le monde sera meilleur. » Le téléphone fait le tour de la famille et tout le monde acquiesce.  Reza nous conduit dans la ville voisine et nous paye l’autobus pour Bojnourd.

Telle est notre première expérience de l’hospitalité iranienne.

A Gorgan, nous sommes littéralement pris en charge par Ghorban, un jeune homme rencontré dans le bus. Il nous conduit dans le magasin d’un de ses amis, où il nous offre du thé et du riz, puis dans un hôtel bon marché. Rendez-vous est pris pour le lendemain après-midi. A seize heures, il vient nous chercher en compagnie de son amie.

Après être allés voir une cascade, avoir bu un thé dans un alatchi (équivalent de la chorpoya ouzbèke), nous allons pique-niquer sur les hauteurs de la ville. Auparavant, Ghorban a fait les courses et malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à payer quoi que ce soit ! Il y a une culture du pique-nique et du camping cher les iraniens… en bord de route !

Ghorban et son amie

Nous mangeons des brochettes découpées par un boucher à l’impressionnante dextérité (2 minutes pour désosser un poulet), cuites sur un feu au charbon de bois rapidement allumé derrière une barrière. Le lendemain, Ghorban vient nous chercher pour nous conduire jusqu’au bus pour Sari.

Badab-e-surt
Vasques de Badab-e-surt
La source de Badab-e-surt
Rencontre avec deux couples d’iraniens en vacances, celui de droite nous a conduit jusqu’ici alors que nous ne faisions même pas de stop! Un peu plus tard, deux autres couples nous inviterons à manger…

A Badab-e-surt, des sources en vasques comme le Pamukale turc, nous logeons dans la ferme « bio » de Mohammed et Akram Moussavi. Sur la terrasse en face des montagnes, nous parlons de tout et de rien en buvant du thé. Nous utilisons un traducteur vocal qui parfois produit d’étranges énoncés, poétiques et décalés. Le soir du second jour, tandis que Célia prend sa douche, Mohammed me demande de lui lire un poème français. Je lui récite les sept premières strophes du « Bateau Ivre » de Rimbaud et il me filme. Célia de retour, il nous lit à son tour un extrait d’un poème de Hafez.

Mohammed lisant un poème d’Hafez

Nous en venons à parler de Dieu. Il me demande quelle est mon idée de la divinité, comment je prie. J’élude ses questions ou tout du moins produis des réponses sous forme d’aphorismes suffisamment vagues et poétiques pour ne pas heurter ses convictions. Ce n’est ni l’heure ni le lieu pour entrer dans un affrontement philosophique ou idéologique. Et cela ne sert à rien. Comment d’ailleurs pourrais-je connaître le fond de sa pensée, l’intimité de ses croyances, si je commence par lui dire qu’il a tort ou si d’emblée je me présente comme un agnostique, un mystique sans religion ou un panthéiste un peu animiste ? Célia me laisse répondre à ce type de question, car elle ne trouve pas ses mots pour aborder le sujet des croyances. On pourra certes me rétorquer que du coup je ne livre pas le fond de ma pensée à Mohammed, mais je ne sais pas quel est le fond de ma pensée. C’est en découvrant celui des autres, que peu à peu je sonde le mien.

Petit déjeuner sur la terrasse de la ferme

Il y a néanmoins des choses qui me sont insupportables dans l’Islam, à commencer par le traitement des femmes. Un soir, Mohammed mange avec nous, mais pas sa femme. Nous parlons d’un certain nombre de sujets. Le lendemain matin, tandis que son mari est à la Mosquée, Akram a cueilli une fleur de tournesol et elle a chargé Negar, sa fille de deux ans, de nous l’offrir. La fleur est presque plus grande que la petite fille, c’est comme si elle nous tendait le soleil.

Nous mangeons les graines avec elles et nous échangeons quelques mots. Les questions qu’Akram pose à Célia nous prouvent que son mari et elle n’ont pas communiqué. Cela ne signifie peut-être pas grand-chose, je ne sais…

Mohammed est un fervent musulman. Qu’on ne s’y trompe pas : il n’a rien d’un extrémiste, encore moins d’un intégriste. Il est simplement persuadé que l’Islam a pour vocation de s’étendre au reste du monde. Le prosélytisme est inhérent à l’Islam, comme il le fut au christianisme. Cela peut agacer et amener les esprits trop prompts à juger à s’engager dans des impasses. Je laisse parler Mohammed et ses questions m’en disent autant de lui que les réponses qu’il fournit aux miennes. Il me demande si je crois qu’il y a une vie après la mort, je lui réponds que rien ne meurt jamais et il semble satisfait de ma réponse. Je ne sais plus comment il formule exactement la question, mais il me demande si je suis prêt à embrasser la religion musulmane ; comme je m’étonne de la question , il me répond sur le smartphone : « Parce que nous avons un gouvernement qui veut conquérir le monde ; mais je ne partage pas cette volonté… ». Le lendemain, il nous mène sur la tombe de son père, mort durant la guerre Iran-Irak et nous prend en photo à côté de la pierre tombale. Il nous parle des cérémonies qui commémorent la mort du 4ème Imam chiite. Nous n’avons pas fini d’en croiser les bruyantes manifestations: elles durent 40 jours et nous allons assister aux quinze derniers.

Au bord de la mer Caspienne, Je regarde les iraniens se baigner tout habillés. Cette idée que le corps est sale, qu’il faut le cacher, m’est insupportable. Se priver ainsi des sensations de l’eau sur le corps ! Je pense au bain de Rieux dans les dernières pages de la Peste de Camus…

La côte de la mer Caspienne est entièrement urbanisée. Pas un espace vierge. Les rivières qui se jettent dans la mer charrient des bouteilles de soda et des sacs en plastique.

Au bord de la Mer Caspienne, on ramasse les déchets… et on les enterre sur la plage!

 A la gare routière de Mahmoudabad, où nous sommes arrivés après un bus et six voitures, nous rencontrons Mohammad et Maryam, un couple qui a vécu quelques années en France. Mohammad est professeur à l’Institut Iranien de Recherches en Biotechnologies agricoles et Maryam coiffeuse coloriste. Ils nous invitent à loger chez eux. Nous sommes accueillis par toute la famille. Iman, le fils ainé, fait des études de photographie. En partant, je lui offrirai mon petit Sony. Maryam a quitté son voile et exhorte Célia à faire de même : « Nous sommes dans un espace privé, dit-elle, faites comme chez vous », mais elle le remet ainsi que sa tunique lorsque je veux faire une photo.

Maryam

La mère de Maryam en revanche, ne quitte pas son voile. Le lendemain matin, je la surprendrai son foulard à la main et elle aura un geste réflexe pour se voiler la face.

Au diner, nous goûtons au Mirza Ghossemi, un plat à base d’aubergines fumées. Le dessert est du Cholé Zart, du riz au lait au safran. « Reylli roob ! » (très bon!)

Le soir, nous discutons brièvement des cérémonies chiites qui célèbrent la mort du 3ème Iman. Maryam parle de « carnaval religieux ».

Le lendemain matin, nous allons chercher du poisson avec nos hôtes. Le long de la grande avenue qui conduit à la ville, des portraits d’hommes jeunes sont accrochés. Un visage par lampadaire. Nous avions déjà vu cela à Gorgan sur les arrêts de bus, mais sans savoir de quoi il s’agissait. Ce sont les visages des martyrs de la guerre Iran/Irak nous dit Maryam. La longue avenue qui conduit à Mahmoudabad n’en finit pas et je regarde ses visages un à un, dans les yeux, comme pour y chercher la trame inachevée des existences, ce fil trop tôt coupé. Je me dis que c’est bien de laisser un visage à ceux qui sont morts à la guerre plutôt que d’inscrire simplement leurs noms sur la pierre froide des monuments aux morts.

Masouleh
A Masouleh, les toits des maisons servent de rues…

Depuis Masouleh, où nous avons passé deux nuits, nous avons la chance d’être pris en stop par des kurdes. Leur coffre étant plein, nous sommes contraints de monter à l’arrière avec nos gros sacs sur les genoux. Nous voilà coincés sans pouvoir bouger ni voir devant nous.

Coincés!

Nous croisons des processions religieuses. Les hommes – et même quelques garçons d’une dizaine d’années – se flagellent de manière chorégraphique – avec des fouets de chaînes, au rythme des tambours et des grosses caisses, le tout sur des chants amplifiés par des enceintes mobiles. Certes, ils n’y vont pas franchement mais la répétition du geste doit nécessairement produire des lésions.

Procession croisée sur la route du château de Rudkhan

Tout le monde est vêtu de noir. Les femmes ferment la marche, le visage affligé comme sur le tableau de Courbet, L’enterrement à Ornans. Nos compagnons de route, sunnites, portent un regard très critique sur les flagellants que nous croisons. « They are stupid, dit le chauffeur. It’s carnaval! » Il marmonne à plusieurs reprises « Shut up! » C’est vrai qu’on a l’impression d’être dans un autre temps. On se croirait dans Le septième sceau de Bergman. Cela m’effraie. Aujourd’hui ont lieu les dernières processions. Entre Masouleh et le château de Rudkhan, nous en croiserons dans chaque village.

Notre chauffeur et ses amis kurdes

Les trois kurdes nous déposent à Fuman, nous offrent deux kilos de tomates et de raisin, hèlent un taxi pour nous avant que nous ayons pu dire quoi que ce soit et nous nous retrouvons en compagnie d’un joueur de beach volley « professionnel » en guise de chauffeur, le second que nous croisons. Le trajet est assez long car nous sommes régulièrement bloqués par les processions…

Plus tard, sur le sentier en escalier qui conduit au château de Rudkan, nous sommes abordés par Ali et Mohamed qui nous invitent à boire le thé sur une alatchi.

Mohammed, Ali, Célia et Alain.

Je fais rire tout le monde en m’emmêlant les pinceaux entre les centaines et les milliers pour répondre à la question du salaire d’un prof débutant en France. « One thousand five thousands », cela devient le gimmick de la journée. Le château est en fait fermé à cause des cérémonies religieuses dont Mohamed dit qu’elles sont plus formelles que sincères, mais Célia et moi décidons quand même d’aller jusqu’au bout. Nos compagnons rebroussent chemin mais nous donnent leur numéro de téléphone. Ils nous invitent chez eux. Ils logent dans un petit village en contrebas.

L’escalier montant au Château de Rudkhan (plus de mille marches à gravir:!)

Nous avons du mal à les retrouver au retour du château à cause de l’absence de réseau. Alors que nous nous dirigeons vers eux, nous sommes alpagués par un jeune homme assez collant vêtu d’un pantalon de treillis et qui ne nous dit rien qui vaille. Il nous questionne sur notre itinéraire en Iran et se propose même de nous amener à Qazvin où il doit justement aller le lendemain. Nous essayons en vain de nous en débarrasser. Il s’incruste sans vergogne à la table d’Ali et Mohamed et se met à réciter de la poésie. Il a les pupilles dilatées par le haschich et un regard insistant qui d’une seconde à l’autre passe de l’attention au vague. Le lendemain matin, Mohamed dira de lui qu’il est sans doute un franc-maçon à cause de la coupe particulière de sa barbe…

Mohammed, Alain, notre squatteur (derrière), Ali et Célia

Nous partons avec Ali et Mohamed. Après un rapide repas, nous allons dans une tea house fumer la shisha, jouer aux dominos puis au backgammon. Il n’y a que des hommes. Si Célia est admise, c’est qu’elle est occidentale et qu’elle échappe ainsi aux prohibitions. Ali est un expert des dominos qui, par observation, sait s’il a gagné ou perdu plusieurs coups à l’avance. Je comprends mieux maintenant l’animation qui régnait autour de ce jeu à Boukhara. J’ai toujours cru que les dominos étaient un jeu de hasard alors que la stratégie en occupe la plus grande part, surtout lorsque l’on joue en équipes.

L’oncle d’ Ali se joint à nous ainsi qu’un jeune instituteur. Grâce à Ali qui traduit, nous pouvons échanger sur l’Iran, la France. L’oncle est un homme d’une quarantaine d’années, très volubile et drôle. Le jeune instituteur fait encore adolescent et semble de perpétuelle bonne humeur. Tous n’hésitent pas à critiquer le régime et nous confient même que lorsqu’ils veulent se moquer de quelqu’un, ils le traitent d’Ayatollah en mimant le port d’un turban d’un geste circulaire.

Puis nous assistons à une partie endiablée de backgammon entre Ali et son oncle, à laquelle nous ne comprenons pas grand chose tant les coups s’enchaînent avec une effrayante rapidité. L’oncle d’Ali m’a pris comme mascotte et il gagne ! La soirée est très animée et émaillée d’éclats de rire. Seul Mohamed semble s’ennuyer un peu et subir le fait qu’Ali enchaîne les shishas. Nous rentrons à deux heures du matin.

Rocher d’Alamut
Rocher d’Alamut (65% des vestiges n’ont pas encore été exhumés)

Sur la route d’Alamut, le château des ismaéliens, nous sommes pris en stop par Mohamed et Mouna qui ne porte pas vraiment le voile.  Et elle le fait avec défi et jubilation, allant même jusqu’à dénouer ses cheveux en public. Tous deux nous gavent de chips, pop corn, Zoral arte (fruits rouges) et mûres. Nous nous arrêtons au lac d’Ovan pour faire du pédalo avec leur fils puis ils nous déposent au pied d’Alamut.

Mouna, Mohammed et leur fils.

Le lendemain, nous sommes pris en stop par Faroud et sa femme. Deux randonneurs. Kia automatique dernier cri.  Faroud est « homme d’affaires ». Il a une usine de papier. Il voyage beaucoup. Sa femme est voilée et vêtue de noir.

Faroud et son épouse.

De retour à Qazvin, nous rencontrons une famille afghane exilée en Iran qui nous invite à manger le soir. Le salon de leur maison ressemble à un hall d’exposition de meubles néo-gothiques. Ali, le chef de famille, est prothésiste dentaire mais il travaille au noir : un afghan n’a pas le droit de travailler en Iran. Discussion via Google trad. Ali rêve de venir en France parce qu’en Iran ses enfants n’ont aucun avenir. Nous goûtons au Ghabouli (riz à l’afghanne) et au Chivid polo (riz à l’iranienne avec aneth et fèves).

Découverte de la cuisine afghanne
Ali et toute sa famille

A Sanandaj, nous rencontrons Ali Masood, couchsurfer qui ne peut nous loger parce que sa femme reçoit des membres de sa famille, ce qui semble l’agacer. Nous déambulons dans les rues puis buvons un thé dans un musée tandis que des musiciens jouent de la Cithare. Ali est professeur de sociologie en lycée ; très cultivé, très « prof » dans l’attitude et le phrasé. Il parle un peu français. Nous abordons une nouvelle fois le sujet des cérémonies chiites. Ali insiste sur leur dimension politique. Le chiisme ne constitue pas la branche majoritaire de l’Islam (10 à 15 %), mais en Iran, 90% de la population est chiite. Ce sont les partisans d’Ali, le gendre et cousin de Mahomet que ce dernier aurait désigné comme son successeur. Ils s’opposent en cela aux sunnites pour qui les imams ne sont pas des « élus ». Les cérémonies auxquelles nous assistons commémorent le martyr d’Hussein, petit-fils de Mahomet tué par l’armée de Yazid ben Muawiya, le second calife Omeyade. Discussion autour de la révolution, des réseaux sociaux, du cinéma, des corps cachés et de la malbouffe en Iran. Ali Masood semble faire confiance aux jeunes générations pour changer peu à peu les choses et chasser le « shadow’s governement » qui régit l’Iran.

Nous déplantons juste avant la mise en route de l’arrosage…!

 Les hôtels étant tous complets (à cause des irakiens qui viennent en Iran pour le pouvoir d’achat) ou trop chers, nous dormons dans un parc en pleine ville avec des boules Quies.

Alain fait chauffer l’eau pour notre thé du matin!

Le lendemain, à la descente du bus pour Marivan, nous sommes interpelés par Shina et sa mère qui nous invitent aussitôt chez elles. Lunch avec le père, Hossein, un boute en train, sorte de Mario Bross qui ne cesse de répéter « I love Shina ! » puis « I love Célia ». Nous essayons des habits kurdes. Rires. Hossein se moque des cérémonies chiites à grands renforts de gestes et de lamentations outrées

Avec Hossein.

Maintenant nous sommes à Uraman, en terre kurde, un village accroché à la montagne, au bord de la frontière irakienne, pour prendre un peu de repos…

Uraman

Chroniques des petites et grandes demesures (4)

Achgabat ou la tentation de l’émerveillement

Après la relative déception que nous avons connue en Ouzbékistan, essentiellement due à la distance induite par le tourisme de masse entre le voyageur et les autochtones, notre séjour au Turkménistan a été une paradoxale bouffée d’air. Nous avions sans doute quelques préjugés à l’égard de ce pays à cause des tracasseries administratives liées à l’obtention du visa de transit (qui au total nous aura quand même coûté 155 dollars pour 5 jours, un record !) et, il faut bien le dire, du complexe de supériorité des démocraties occidentales à l’égard des régimes autoritaires. Après cinq jours passés au Turkménistan, tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous n’avons plus aucune certitude et que nous sommes incapables de poser des conclusions ; tout au plus pouvons-nous émettre des hypothèses, formuler des intuitions…

Contre toute attente, le passage de la frontière Turkmène se passe en moins d’une heure. Pendant tout le temps des formalités, nous côtoyons une jeune femme vêtue d’un tee-shirt noir strassé, bien en chair comme Boule de suif et avec, semble-t-il, les mêmes appétits, les sourcils plus dessinés que naturels et le rire au bord des lèvres. Elle promène un minuscule chien dans une niche en tissu. Elle nous appelle aussitôt « My friends ». C’est à peu près tout ce qu’elle sait dire en anglais avec « Money money ». Passés tous les portiques et portails barbelés, remplis tous les formulaires et allégés de 25 dollars supplémentaires dont nous ignorons la destination, nous nous retrouvons à partager le même taxi pour Turkmenabat. En chemin, la jeune femme, qui s’appelle Firyuza, nous propose de continuer en taxi jusqu’à Achgabat. C’est plus cher que le train, évidemment, mais comme nous avons constaté qu’il n’y avait plus de places avant deux jours dans le train de nuit, nous acceptons. A Turkmenabat, sur les conseils de la jeune femme, nous changeons 100 dollars en pleine rue. 18 manats pour 1 dollar alors que le taux officiel est de 3,5 manats pour un dollar. Firyuza nous propose d’acheter de la bière (et se moque de nous parce que nous n’en voulons qu’une). C’est comme ça que nous nous retrouvons à boire de la « Berk » dans la voiture avant même d’avoir mangé.

A Mary, nous changeons de taxi. 30 minutes plus tard, nous nous arrêtons pour déguster du poisson de pisciculture. Deux énormes monstres dont un parait être un silure. 3kg pour 4, le tout arrosé de vodka.  Firyuza profite de cette pause pour libérer son chien miniature : c’est un peu son enfant et il mange du concombre. Il fait peur à une serveuse du restaurant. Tout en mangeant, elle nous montre des photos d’elle du temps où elle était mince, comme si ce qu’elle est maintenant n’était pas elle. Jusqu’à 30 ans, dit-elle, elle était svelte et belle ; maintenant… Elle éclate de rire : « C’est l’effet de la bière, de la vodka et du poisson frit ». Si on a bien compris, elle est russe, vit à Turmenabachi et son boy friend, comme elle dit, était en Ouzbékistan, mais visiblement, cela n’a pas marché. Voilà pourquoi elle rentre. Dans l’après-midi, le chauffeur change de musique sur l’autoradio à la demande de Firyuza qui en a assez d’entendre des chants en turkmène. A un moment, c’est « Voyage voyage » qui passe. On ne peut faire plus de circonstance pour nous.

Voyage voyage  
Sur l´eau sacrée d´un fleuve indien
(voyage voyage)
Voyage (voyage)
Et jamais ne reviens

La route défile avec son lot de bosses et de trous. A droite, la planitude absolue de la steppe turkmène, à gauche, les montagnes iraniennes, car nous longeons la frontière. Des troupeaux de dromadaires paissent non loin de la route.

Nous arrivons à Ashgabat de nuit et nous dormons dans l’hôtel le moins cher de la ville. Une 205 immatriculée en Loire Atlantique est garée devant.

Nous croiserons ses propriétaires le lendemain : deux bretons dont le projet est d’aller jusqu’au Japon. Ils récoltent des fonds pour une association. Nous buvons un thé avec eux dans un café que sans eux nous n’aurions pas trouvé car à Achgabat, les commerces ne sont aucunement signalés par des enseignes ou des devantures. Nous y rencontrons aussi une polonaise qui sera au Népal en même temps que nous. Grâce au Wifi, nous pouvons enfin entrer en contact par mail avec notre couchsurfer Merdan qui se propose aussitôt de venir nous chercher.

C’est un jeune homme de 34 ans qui, nous l’apprendrons plus tard, a été mannequin. Il est vêtu d’une chemise blanche et pantalon à pinces, chaussures impeccablement cirées. Sa voiture, une Toyota blanche, comme la plupart des automobiles de la ville, est elle aussi parfaitement propre. Merdan travaille au Ministère des finances. Il nous amène aussitôt dans ce qu’il appelle sa « old house », en fait un appartement dans un vieil immeuble de l’ère soviétique. En route, nous nous arrêtons pour récupérer son fils de 8 ans qui prend des cours particuliers de russe. Nous sommes accueillis par la mère de Merdan. Nous mangeons des samsas par terre, sur un tapis.

L’accueil est assez extraordinaire. Comme s’il s’en excusait, Merdan nous dit que s’il vit là avec sa femme, ses deux enfants et ses parents, c’est à cause des mariages. Il nous explique qu’au Turkménistan, le mariage est extrêmement important et coûteux, de 20 à 50.000 dollars suivant le niveau de prestation. Au sien, il y avait plus de 600 personnes ! Cela se passe de manière très ritualisée. La mère et les sœurs du prétendant vont tout d’abord demander la main de la jeune femme à sa mère, puis les deux mères en parlent à leur mari respectif. Si tout le monde est d’accord, le mariage se fait. Cela commence par des hudayolis, des parties, comme dit Merdan, c’est-à-dire des fêtes, une pour les femmes, une pour les hommes. S’en suit une sorte de simulacre d’enlèvement où le futur mari doit arracher sa promise des mains de toutes les femmes de la famille qui lui barrent la route. Pour passer, il faut payer. « J’ai acheté ma femme pour 5000 dollars ! » nous dit Merdan, visiblement content de l’affaire (son jeune frère, lui, a dû en débourser 8000 !) S’en suit la cérémonie proprement dite. Cela se passe dans un palace éminemment kitsch, en présence d’une équipe de tournage, d’un chanteur et d’un animateur. On nous montre les films du mariage. Le montage est délicieusement mièvre. La mère de Merdan semble très heureuse de revoir ces films (elle passe par ailleurs son temps à regarder des films de Bollywood). C’est elle qui a choisi la femme de Merdan comme nous l’apprendrons plus tard. La femme choisie doit être évidemment vierge et « sage », c’est-à-dire préférer rester à la maison plutôt que de sortir.

Merdan nous accompagne ensuite au centre d’Achgabat. Il nous montre les alignements d’immeubles qui, dit-il, sont les logements de l’élite.

Le terme n’est absolument pas connoté négativement dans sa bouche. Il nous fait aussi visiter son bureau au ministère. Il est, dit-il, le boss d’un des quatre districts. En chemin, il nous montre le palais présidentiel, éclatant de blancheur, et quelques ministères. Tout est de marbre blanc et incroyablement propre. Pas un papier dans les rues, ni la moindre feuille, et pour cause, des légions de femmes font les trois huit pour balayer ! D’après Merdan, elles sont bien payées. « A Achgabat, dit-il, tout est blanc, les immeubles, les voitures. La ville est dans le Guinness Book des records pour cette raison. Our governement est très soucieux d’être dans le Guinness Book… » Je le regarde, essayant de détecter une trace d’ironie de sa part. Il n’y en a pas.

Nous le laissons à son travail pour faire un tour dans Achgabat la blanche. Nous ne sommes pas loin du saint des saints : le quartier des grands ministères et du palais présidentiel. Merdan nous a expliqué que de nombreux bâtiments ont la forme du ministère qu’ils abritent : c’est ainsi que le ministère de l’énergie a la forme d’une batterie, le ministère de la santé celle d’un cobra, le ministère du gaz et pétrole celle d’un briquet, etc. Les bâtiments publics sont à l’avenant : l’hôpital dentaire a la forme d’une dent et celui d’ophtalmologie, la forme d’un œil. Tout cela est bien entendu dans le Guinness Book des records.

Ministère de l’Energie

Tout et blanc, doré et rectiligne. Les rues du quartier sont interdites à la circulation. De fait, nous nous faisons rapidement rappeler à l’ordre par la police : « No photo », puis carrément refouler.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur le quartier des bazars. Nous entrons dans un vaste bâtiment blanc, dont le fronton indique « Merkezi » en croyant que cela signifie « marché » ou « magasin ». Il s’agit en fait d’un palace très kitsch encore, avec beaucoup de dorures, semblable à celui que nous avons vu dans le film de mariage de Merdan. La ville est en fait pleine de ces palais ! Nous profitons des toilettes « en or » du lieu avant de nous rendre au bazar où nous accompagne une touriste asiatique. Elle nous conseille d’acheter du melon séché. Le vendeur parle l’anglais avec un accent italien ! Nous repartons avec un melon et des tresses de melon séché jusqu’au bureau de Merdan.

Le soir, nous mangeons en famille. Soupe de mouton et plov (encore !). Le père de Merdan nous propose de l’alcool. J’ai le malheur de vouloir expliquer que nous en avons assez bu la veille avec Firyuza, mais cela débouche sur un malentendu : le voilà qui sort de la vodka « VIP » portant un cachet bleu censé signifier que cette vodka ne donne pas mal à la tête ! Durant le repas, nous porterons trois ou quatre toasts, bus à la russe évidemment. Merdan, lui, ne boit pas, il semble plus religieux que le reste de sa famille : il fait une prière après le repas. Les assiettes sont trop pleines. « Why you don’t eat ? demande Merdan. You need energy ! » Il ne cessera pas de répéter cette phrase durant notre séjour.

Le père de Merdan avec devant lui les enfants de son frère et à droite Ayperi (sa fille) et Ataran (son fils).
La maman de Merdan et Célia (sur un coussin en forme de cœur fait main!)

Il nous amène ensuite visiter Achgabat de nuit. Le spectacle est assez fascinant. Je me sens un peu revenu en enfance, à noël, lorsque le 24 décembre nous allions de Chignat à Clermont-Ferrand voir les illuminations place de Jaude. Il existe des milliers de villes outrageusement illuminées de par le monde : Las Vegas, Shanghai, mais elles n’ont sans doute pas la rigueur d’Achgabat : une fois encore, ici tout est rectiligne : les rangées de lampadaires des parcs et des rues s’organisent en lignes de fuite, déroulant un étonnant tapis lumineux, et il n’y a aucune enseigne, aucun panneau publicitaire.

« Our president tient à ce que la ville soit belle, c’est la capitale ! Nos ressources nous permettent de ne pas pleurer l’électricité. » Nous découvrons ainsi que les arrêts de bus du centre-ville sont climatisés et ont la télévision et que jusqu’à cette année, les Turkmènes ne payaient ni l’eau, ni le gaz, ni l’électricité. Ils ont désormais une modique participation à donner.

Oui, oui, ceci est bien un arrêt de bus!

Merdan nous promène partout dans la ville, s’arrêtant régulièrement : « Take a photo ! Take a photo ». C’est ainsi que nous découvrons la plus grande grande roue du monde, dans le Guinnes book aussi, un hippodrome délirant, des hôtels de luxe qui le sont tout autant.

La plus grande grande roue du monde!
Hippodrome construit spécialement pour les jeux olympiques d’Asie il y a quelques années…
Oui, ceci est bien un hôtel!

L’ensemble est une féérie lumineuse et l’on ne sait au juste ce qu’est cette ville : une utopie urbaine comme on en trouvait dans la science-fiction des années 1970 ou une dangereuse dystopie… Merdan n’émet pas la moindre critique à l’égard de our governement. Il semble d’accord avec tout. Il nous explique qu’il y a des policiers en civil qui verbalisent les gens qui ne traversent pas sur les passages piétons. « Les gens ne sont pas capables de respecter les limitations de vitesse par eux-mêmes, alors our governement a mis en place des radars ». De même, à Achgabat, les automobiles qui ne sont pas propres sont verbalisées. Ce soir-là, nous croisons une équipe de nettoyage occupée à briquer les lignes blanches des rues. C’est que our president doit passer par là le lendemain…

Palace pour les mariages

Je me dis qu’Achgabat est une ville de la démesure, du gaspillage éhonté ; un délire mégalo, une folie, et pourtant je la regarde bouche bée. Je me dis que our president, alias Gurbanguly Berdymukhammedov, ancien dentiste, un type qui a enregistré un rap et qui s’amuse à faire des dérapages dans le désert avec sa voiture, écrit des livres de « philosophie » sur tout et n’importe quoi, qui prétend que c’est le peuple Turkmène qui demande que de grandes statues à son effigie soient érigées en ville, est un dangereux mégalomane, mais je me dis aussi que le monde est plein de ces dirigeants-là et que nous n’avons aucune leçon à donner en matière de lois liberticides ou de délires mégalos. Alors évidement tandis que Gurbanguly Berdymukhammedov illumine sa ville, une bonne partie des Turkmènes vit sous le seuil de pauvreté ; mais n’en est-il pas de même dans les démocraties occidentales?

Ici, ne vit pas « l’élite »…

Nous construisons des ronds-points pharaoniques, des stades, des infrastructures qui objectivement ne servent à rien alors que les milliards dépensés pourraient mieux servir… Les Turkmènes, habitués au pouvoir fort des Khans puis au joug soviétique semblent s’accommoder d’our president ; ils ont tous des VPN pour contourner les sites interdits, Facebook, Youtube, Couchsurfing. Merdan lui-même, qui semble si fier de son pays, de ses coutumes et des réalisations de Gurbanguly Berdymukhammedov, accueille des étrangers chez lui sans crainte et au mépris de la loi. Bon, j’avoue m’être demandé s’il n’était tout simplement pas un agent du gouvernement chargé de la propagande auprès des touristes, car c’est un excellent apologiste et, contrairement à sa mère ou sa femme, il est assez froid et peu curieux de l’autre. Nous ne l’intéressons pas en tant que tels. Dans une certaine mesure, nous semblons être une excellente excuse pour retarder le moment de rentrer chez lui. Mais que fuit-il? Il semble avoir de bonnes relations avec sa femme… Nous rentrons la tête pleine de questions.

Nissa, une des premières capitales des parthes (IIIème siècle av. J.-C.)

Le lendemain, nous prenons le bus pour aller visiter Nissa, une ancienne citée parthe puis nous faisons du stop pour aller voir la plus grande mosquée d’Asie centrale, celle qui porte le nom du premier président du Turkménistan : Turkmenbashi Ruhy. Elle a été construite par Bouygues, comme une bonne partie d’Achgabat et cela se sent. Elle ressemble à un « Merkezi » et n’a pas d’âme, comme si le visiteur sentait la présence du béton sous les parements de marbre et les dorures. Elle est outrageusement kitsch.

Nous rentrons de bonne heure et nous avons la chance de trouver la mère et l’épouse de Merdan en train de préparer des mantis. C’est un beau moment de partage, même si elles ne parlent pas du tout anglais. Internet ne fonctionnant pas vraiment, nous ne pouvons pas compter sur les smartphones. Qu’à cela ne tienne, quelques mots de russe et des mimes suffisent à nous faire comprendre.

La maman de Merdan, son épouse et Célia préparant des mantis.

Nouveau repas en famille arrosé de vodka VIP. Merdan nous amène ensuite chez James, son premier couchsurfer, un américain mercenaire de l’enseignement, installé à Achgabat depuis et qui lui-même accueille des voyageurs du monde entier. Nous y rencontrons David, un jeune autrichien avec lequel nous nous promèneront le lendemain, à la recherche d’un restaurant dans les montagnes où je mangerai une infâme salades de croutons indûment baptisée salade Caesar, assis sur un tapchan qui enjambe la rivière.

Tapchan

Puis nous allons visiter l’aéroport d’Achgabat, qui a la forme d’une hirondelle. Our president a le même, en plus petit, pour son usage personnel…

L’aéroport-hirondelle derrière des fontaines multicolores…
Intérieur de l’aéroport!

Le lendemain soir, après avoir mangé chinois dans un palace vide (à se demander si tous les hôtels d’Achgabat ne sont pas là juste pour le prestige sans réellement servir) en compagnie de James, de David et d’un couchsurfer tchèque, nous irons visiter un centre commercial, très kitsch aussi et qui d’ailleurs n’est pas sans points communs avec la mosquée Turkmenbashi Ruhy : on reconnait la griffe et la subtilité de Bouygues…

Le lendemain matin, Merdan nous conduit jusqu’au premier check-point et nous offre même le bus pour traverser le no man’s land jusqu’à la frontière proprement dite. Nous avons un gros pincement au cœur en passant la grille. Devant nous, il y a l’Iran.