Jeu de pistes…

Dis-le à la poussière…

Je ne sais combien de kilomètres nous aurons parcourus au final sur les pistes chiliennes. Des milliers.

Les pistes chiliennes ne sont jamais comme on les attend. Quand on s’imagine trouver une presque route, on découvre un chaos de cahots ; quand on s’attend à un infâme chemin défoncé, voilà qu’on trouve une voie lisse et tranquille… Mais elles ont toutes quelque chose en commun, ces pistes,  hors l’incroyable beauté des paysages qui les bordent, quelque chose qui se soulève du sol et forme un panache blanc ou ocre derrière les véhicules, quelque chose qui met de longues minutes à redescendre et disparaître, qui se dépose sur les carrosseries jusqu’à former une croûte épaisse: la poussière. A cause d’elle, nous avons roulé vitres fermées même lorsqu’il faisait très chaud, nous qui n’avons pas la climatisation, contrairement à la plupart des véhicules chiliens,  notamment les gros pick-up 4×4 (rouges) qui constituent l’essentiel du parc automobile.

Pour (presque) achever notre périple qui s’est étiré du centre au sud et du sud au nord, nous sommes montés sur les plus hautes pistes, celles qui tutoient les abîmes et se hissent parfois au-dessus de 5000 mètres. Je crois que l’altitude moyenne à laquelle nous avons vécu ces dernières semaines se situait aux alentours de 4400 mètres. Et ce dans la plus parfaite solitude, loin des vésanies humaines.

Salars, lagunes bleues, ciel immaculé, hauts volcans, fumeroles, sources chaudes, flamants, oies andines, faucons, lamas, alpagas, vigognes, viscaches, tel fut l’ordinaire de nos jours.

Et le silence. Si parfait, parfois, qu’il en devenait insolite, mais jamais inquiétant. Oui, nous avons connu une incommensurable et ineffable paix, une chaleur malgré le froid souvent mordant, quelque chose qui ressemblait à la plus parfaite sérénité, hors de tout, loin de tout, sauf de la beauté ; mais une beauté démesurée, incroyablement présente, immanente et souveraine. Celle de la terre dans ses déclinaisons de roc, de sable, de feu, d’eau, de vies et de vent. Oui, bien vastes furent nos domaines successifs, ils s’étendaient aussi loin que portaient nos regards. Nous ne connûmes nulles entraves, si l’on excepte celles de la civilisation qui, par deux fois, se rappela à  nous en la personne des forces de police ; car là est bien la marque de l’humain, vouloir policer ce qui ne peut l’être !

Après l’Atacama, nous avons filé plein nord, pour flirter encore avec les frontières, bolivienne et péruvienne cette fois. En théorie, nous aurions pu les franchir, peut-être moyennant quelques dollars subrepticement glissés dans les passeports, comme dans les films, mais alors nous n’aurions pas pu revenir au Chili. Or si nous voulons un jour revendre notre van, cela ne pourra être qu’au Chili. Alors nous voilà à nouveau bloqués par des lignes imaginaires qui coupent déserts, montagnes et rivières en deux, parfois en trois. Les frontières! Borders! Fronteras! Tant pis.

Sur la route du nord, nous suivons d’abord la piste B-245 qui serpente entre des collines orangées et des lagunes semées de flamants et de vigognes.

Puis c’est une longue route bordée d’ordures, à travers de vastes étendues désolées et arides, désespérantes, où l’horizon semble se dissoudre dans un brouillard huileux.

Après un premier bivouac-lessive au bord dune rivière à Chiu-Chiu, nous faisons un crochet pour bivouaquer au bord du Pacifique…

Le lendemain, nous faisons des provisions à Arica, ville de l’éternel été, dont les immenses plages ressemblent un peu à celle de Copa Cabana, les grands immeubles en moins. Une nouvelle fois, nous avons de la chance car deux jours plus tard, Arica sera en quarantaine… Nous prenons la route 11-CH qui mène en Bolivie.

A Putre, nous achetons de l’essence dans une épicerie, si si, une épicerie, histoire d’avoir réservoir et jerricans pleins car nous partons pour plus de 500 kilomètres, de piste essentiellement, sans croiser une station service, sans croiser grand monde d’ailleurs. Des jours entiers nous ne verrons âme humaine, même de loin.

Nous dormons sur une piste au-dessus de Putre, le temps d’observer  enfin, nos premiers Huemuls, une variété de cerfs très petits, en voie de disparition. Ils paissent à quelques dizaines de mètres de Maracas…

La laguna Cotacotani, au pied Parinacota.

Nous poursuivons sur la route 11-CH, route d’altitude, presque perpétuellement au-dessus de 4500m, qui tutoie les hauts volcans. Longtemps nous côtoyons le Parinacota (6346 m), nous marchons même jusqu’au bord de la laguna Cotacotani pour le voir de plus près.

Nous dormons non loin de la petite église de Parinacota, entourés de Viscaches bondissant, étranges animaux qui ressemblent à des lapins marsupiaux.

La nuit, il fait très froid, l’eau gèle dans les bouteilles et les gourdes, à l’intérieur même du van.

Inversion…

Après le lago Chungara, nous birfurquons sur la piste A-95 (la Ruta Andina) à travers le Parc Lauca. En chemin, nous nous baignons dans une source chaude, dans l’antre d’une cabane. La température de l’eau est largement au-dessus de 40°.

Deux jours, nous prenons possession d’un vaste domaine face au volcan Guallatiri empanaché de fumeroles.

Ensuite, c’est le merveilleux Salar de Surire.

Nous nous arrêtons d’abord près d’un hameau fantôme, en face de lagunes peuplées de centaines de flamants, puis au bord d’une vaste source chaude (eau à 45° environ). Le matin, toute la plaine du salar fume et sent le soufre.

Pimprenelle au bain

Nous continuons par la Ruta Andina, à travers d’incroyables paysages, jusqu’au village frontalier de Colchane.

Nous élisons domicile près d’une petite église au sortir du village. A minuit, nous sommes réveillés par les carabiniers qui nous disent que l’endroit est dangereux, que nous risquons de nous faire égorger (avec mime à l’appui), sans doute par les alpagas qui paissent non loin. Ils nous enjoignent de passer la nuit au poste; enfin, sur le parking du poste. Et ces braves gens nous réveillent au petit matin pour nous dire que nous avons le droit de… dégager. Ce que nous faisons, par une piste haute en couleurs qui passe par un col à 5107m, jusqu’au Salar de Huasco…

…où nous serons réveillés au petit matin par des carabiniers armés jusqu’aux dents. Nous sommes dans une zone frontalière sensible: beaucoup de trafiquants empruntent la Ruta Andina et ses pistes adjacentes à peine tracées, certaines sont, paraît-il, équipées de dispositifs enterrés destinés à crever les pneus des véhicules.

Sur la route de Pica…

Après un long crochet par Pica pour nous ravitailler en essence et produits frais, nous élisons domicile au-dessus du Salar de Coposa, traversé par de vastes troupeaux d’alpagas et de Vigognes.

Le lendemain, nous continuons par la Ruta Andina. Nous pensions avoir connu le pire en matière de pistes, mais nous n’avions encore rien vu! La descente dans un canyon raviné par les eaux est assez folklorique, mais une nouvelle fois, nous passons!

Nous nous installons près d’un refuge au bord du Salar d’Ollagüe, en face du volcan du même nom qui fume en permanence.

Les lieux, très bien aménagés, ont hélas été vandalisés: les robinets des lavabos ont disparu et les portes ont été défoncées à coups de pied. Le soir, un quatuor de chiliens s’installe le temps d’un barbecue. Le lendemain, le spectacle est désolant: des dizaines de canettes et d’emballages plastiques jonchent le sol alors qu’il y a une vaste poubelle à quelques mètres. C’est un fait courant au Chili où l’on jette les détritus par les fenêtres des voitures. Ce n’est pas du tout un problème d’infrastructure ou de ramassage des ordures comme nous l’avons par exemple constaté en Asie, mais un problème d’éducation, semble-t-il. Mais comment faire quand même les industriels ne donnent pas l’exemple et entassent leurs détritus en plein désert?

Nous reprenons la route 21-CH puis la B-145, entre montagnes et salars.

Pour terminer notre périple et boucler la boucle, et parce que nous ne voulons pas repasser par Chiu-Chiu, nous empruntons de manière inconsidérée la portion de la B-145 qui relie Linzor à El Tatio. De manière inconsidérée parce que nous n’avons aucune information sur l’état de la piste en question. Il n’y a rien sur l’application que nous utilisons, comme si aucun voyageur n’avait jamais pris cette piste. Bon, le GPS donnait 1h39 pour faire 22 kilomètres! Nous aurions dû tiquer…

Au début, la piste est surtout très sableuse: le van chasse même à faible allure. Assez vite, je me fais la réflexion qu’il est impossible de croiser un véhicule venant en sens inverse. Et pour cause, la piste est à sens unique, nous le découvrirons plus tard. Par chance, nous sommes dans le bon sens! Si peu large, cette piste, qu’il est impossible de faire demi-tour: il y a toujours un flanc de montagne d’un côté et un précipice de l’autre. Nous sommes condamnés à aller jusqu’au bout, quel que soit l’état du chemin. Il ne s’agit pas de s’ensabler, de patiner dans une côte ni de faire le moindre écart: ce serait la chute assurée, longue longue chute… Tout y passe: sable en côte, washboard, gravier, chutes de pierre qui ont dévoré une partie de la piste, rochers, trous; rochers et trous en même temps, dos d’âne et pour finir, le pompon! Imaginez un peu, à droite, du côté de Célia, le précipice; à gauche, le flanc de la montagne. Rien de bien méchant me direz-vous. Sauf que du flanc de cette montagne se sont écoulés de fins éboulis qui occupent désormais la moitié de la piste. Ils ont formé des montagnes russes, hautes de 40 à 70 cm. Pour passer, il faut rouler dessus, il n’y a pas d’autre solution. Le camion penche donc très dangereusement à droite. Très dangereusement. Adrénaline, adrénaline! Mais on passe!
Ouf! Arrêt juste au-dessus des geysers d’El Tatio. Il neigeote. La nuit sera froide. Winter is coming…

Le lendemain, nous découvrons que la piste mène dans l’enceinte des geysers d’El Tatio. Le site est fermé aux visiteurs pour cause de Covid! Nous traversons joyeusement les lieux et le gardien est bien obligé de nous ouvrir la barrière pour nous laisser sortir!

Plus loin, nous nous arrêtons au canyon de Guatin pour aller voir des cactus géants. On se croirait dans une BD…

Nous voilà de retour à San Pedro d’Atacama après presque 1800 km, dont au moins mille kilomètres de piste.

Maracas a vaillamment passé les 200000 kilomètres.

A ce jour, nous avons accompli 14134 km avec lui.