L’Inde à l’envers

Le Meghalaya, c’est un peu l’exception indienne. Ici, 75 pour cent de la population est chrétienne, on chante des Gospels à la messe et surtout une partie de la société est matrilinéaire. Dans la tribu des Khasi, qui constitue la moitié de la population de ce petit état, ce sont les femmes qui sont légataires des terres et des titres. La naissance d’une fille est vécue comme une fête. Les mariages sont des mariages d’amour. Divorce et remariage sont autorisés. Une Inde à l’envers en quelque sorte!

Le Meghalaya, cela signifie la demeure des nuages. C’est un des lieux les plus pluvieux de la planète. Les précipitations nourrissent d’immenses jungles épaisses, creusent des gorges où les rivières se précipitent en hautes cascades. Les arbres sont immenses et leurs racines aériennes sont tissées en ponts par les Khasi pour enjamber les torrents.

Les villages se blotissent dans le creuset de vallées luxuriantes où poussent bananes, ananas, pamplemousses et oranges, on y accède par des escaliers sans fin: presque 5000 marches pour descendre depuis Mawsahew jusqu’à Nongriat où se cache le Double Decker Bridge.

Pamplemousses
Le double Decker bridge
Le double Decker bridge

Nous sommes venus à la saison sèche. Les eaux étaient basses et certaines cascades taries. Vaillamment nous avons avalé 10000 marches et nous avons vu les ponts racines. Aujourd’hui, ils ne servent guère plus que de plateformes à selfies. Il a fallu s’enfoncer d’un bon kilomètre dans la jungle pour enfin trouver le calme et la solitude, près d’un pont sans nom qui enjambe de grands rochers où volettent des multitudes de papillons.

Chloé a collecté des trésors, nous avons scruté les arbres, à la recherche d’invisibles oiseaux colorés dont les chants disaient pourtant la présence et observé d’énormes araignées suspendues au-dessus des chemins.

Puis il a fallu repartir pour une très longue route en direction de l’ancien royaume du Siam…

Sanctuaires?

Dans l’Assam, il y a deux grands « sanctuaires de vie sauvage », Kaziranga et Pobitora. Le premier est le plus vaste et le plus touristique, le second plus petit et confidentiel. Nous sommes donc allés visiter le second qui abrite « la plus forte concentration de rhinocéros du monde ». Nous voulions voir des rhinocéros de près, aussi nous sommes-nous laissés tenter par un safari à dos d’éléphants plutôt que d’emprunter une Jeep, bercés par je ne sais quelle illusion naïve que dans un parc national les éléphants devaient être bien traités. Ils ne l’étaient pas. Au repos, ils étaient enchaînés ; en safari, trois cornacs sur quatre les dirigeaient en les cognant avec un bâton.
Sur les 120 rhinocéros qu’abrite le parc, nous en avons vu une grosse dizaine, dont deux mères et leur petit. C’était évidemment extraordinaire. Extraordinaire que d’être à quelques mètres d’un petit rhinocéros aux lèvres lippues, tout pataud et accroché aux basques de cuir épais de sa mère.

Mais nous nous sommes sentis gênés de les déranger. Lorsque nous sommes redescendus de notre éléphant, nos sentiments étaient partagés entre joie et tristesse.

L’après-midi, tandis que Célia et Chloé dormaient, malades du froid du Sikkim et de la pollution des villes, je suis allé me promener le long de la petite route qui longe le parc. A droite, les rizières ; à gauche, le sanctuaire des rhinocéros.

Il n’y a pas de clôture. La frontière est un cours d’eau surplombé par un talus. Là, j’ai pu observer à loisir aussi bien les hommes que les animaux. D’un côté, les travaux des champs ; de l’autre, les mastodontes et les oiseaux. Là, un homme qui remontait les digues d’une rizière, une femme qui coupait des joncs ; ici un ibis, un héron, un martin-pêcheur, un cormoran, et, plus loin, rendus presque indistincts par la distance, les rhinocéros.

Je suis resté presque quatre heures à observer ces deux mondes qui se côtoyaient sans se connaître ni se rencontrer. Et pourtant… Et pourtant, un peu plus loin, j’ai aperçu un attroupement au bord de la route. Un rhinocéros intrépide ou simplement gourmand s’était aventuré dans le cours d’eau pour manger des plantes aquatiques.

Quelques badauds regardaient la scène mais je me suis assez vite retrouvé seul. Entre le rhinocéros et moi, il n’y avait que la hauteur d’un talus. Je l’observais avec avidité, comme l’enfant riche du poème de Baudelaire observe le rat, tandis que lui était indifférent à ma présence.

Finalement, un garde du parc est venu le chasser à coup de cailloux.

La population de rhinocéros du parc de Pobitora a atteint sa masse critique. Désormais les animaux menacent souvent l’espace des hommes, alors les hommes les déplacent vers d’autres parcs. On appelle ces espaces des réserves.

Quelle différence avec un zoo si ce n’est que la cage est plus grande?
Sans doute est-ce mieux que rien. Oui.

Le mot réserve me fait irrésistiblement penser au triste sort des indiens d’Amérique du Nord. Le colon blanc a commencé par les exterminer, puis a concédé des « réserves » aux survivants, espaces déplaçables et à géométrie variable qui se sont réduits au fil du temps. Les amérindiens sont aujourd’hui un peuple parqué, acculturé et malade.
De même, les animaux des réserves sont dénaturés, habitués qu’ils sont à voir les hommes. Si l’on voulait vraiment préserver le peu de nature qui perdure ça et là, il faudrait circonscrire de vrais sanctuaires totalement interdits au tourisme et accepter que de temps en temps des fauves, des ours, des éléphants, des rhinocéros ou des loups viennent empiéter sur « notre » territoire.

Car c’est bien l’homme qui ne respecte aucun territoire, pas même le sien.

Paysages choisis

Que montrer du monde? Cette question en cache une autre, plus grave et profonde : qu’en voir?
Celui qui voyage sous le seul prétexte culturel rapportera des clichés de monuments ou d’hommes et de femmes en costumes traditionnels; tel autre qui voyage pour les hommes rapportera des portraits ou des scènes de vie quotidienne; tel autre encore recherchera uniquement la beauté des paysages ou de la vie animale.

Toilette dans le Rajasthan
Khajuraho

Dans un cas comme dans les autres, tout cliché est trompeur. Rien ne ment davantage qu’une photo. Elle élude une grande partie du monde. Elle tait le bruit et les odeurs, fige le mouvement, masque la laideur. Une photo en plein soleil n’est qu’un millième de seconde de la réalité. Une photo d’un ciel nocturne en pose longue réduit un intervalle à un seul point et fait croire à un instant qui en réalité n’a jamais existé… Aussi convient-il de regarder les photographies avec circonspection et de se demander ce qu’elles cachent, d’imaginer un peu l’envers du décor.

Au printemps 2019, un épisode édifiant a eu lieu en Californie. On a vu apparaître sur Instagram de magnifiques photos de champs de coquelicots orange.
A regarder les clichés, on imagine facilement un coin de nature désert et préservé. La réalité est tout autre. Il fallait faire la queue pendant des heures pour prendre des photos et la municipalité voisine a été obligé de voter un arrêté pour interdire l’accès au site.

Il faudrait toujours montrer le monde en champ et contrechamp.

Plage de la Fisherman Colony à Mahabalipuram (Champ)
Plage de la Fisherman Colony à Mahabalipuram (Contrechamp)
Plan serré
Plan large

Je ne veux pas spécialement jeter la pierre aux pêcheurs de la Fisherman Colony de Mahabalipuram – il y a bien pire ailleurs – ils sont juste une illustration de l’inconséquence humaine. Voilà des hommes qui tirent leur subsistance de la mer; chaque jour ils jettent leurs filets et ramènent des milliers de poissons qui nourrissent leurs famille et une partie de la ville, et en retour que lui rendent-ils? Des déchets et les cadavres des poissons dont ils ne veulent pas. Qu’on imagine alors l’impact de la pêche industrielle…

La plage…
Cadavres de poissons…

Je reviens à mes questions initiales. Que montrer du monde? Qu’en voir?

Sur ce blog, nous avons essayé d’être honnêtes et de toujours montrer plusieurs faces des lieux que nous traversions. Montrer la beauté, beaucoup. Montrer la laideur, un peu. Est-ce suffisant à défaut d’être équilibré? Ne donnons-nous pas une fausse image du monde?

Nous avons traversé sept pays déjà. Nous avons contemplé de fabuleux paysages. Nous avons essayé de saisir l’immensité comme la fragilité des détails.

Mais n’y avait-il pas autre chose à montrer à côté, juste là, à quelques pas? N’y a-t-il pas quelque chose que nos clichés taisent trop souvent, ou ne révèlent pas assez: l’empreinte de l’homme?

Notre voyage n’est-il pas la quête désespérée d’un Eldorado qui n’existe pas? Pour quelques espaces vierges et paisibles – mais déjà menacés – combien avons-nous vu de désastres? Montagnes, forêts et plages souillées. Horribles concrétions sales des cités humaines. Nous avons marché dans l’ordure, nous nous sommes baignés dans l’ordure; partout le plastique comme une peste bubonique, l’innommable saleté. Il n’existe plus de lieu qui ne soit contaminé par des cadavres de bouteilles tordues, des sacs, des fossiles de tongues, des boîtes et des couverts de fast-food.
Une nouvelle fois le quartier des pêcheurs à Mahabalipuram offre une illustration amèrement ironique de cette empreinte de l’homme. La plage est pleine de tatanes abandonnées…
Partout la beauté se retire.

Dire qu’il y a urgence est encore un euphémisme.