Chroniques d’un retour en France (2)

Billet de mauvaise humeur

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Partir…
Revenir…


La France que nous retrouvons ne ressemble guère à celle que nous avons quittée en juillet 2019. Entre temps, un mal qui répand la terreur, un mal que le Ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre… en a profondément altéré le visage: la Covid, puisqu’il faut l’appeler par son nom…
Mais oui, je vous l’accorde, sans doute ce virus a-t-il altéré le monde entier: peut-être sommes-nous simplement plus sensibles aux changements de notre pays qu’à celui des autres. Pourtant, ni en Asie, ni en Islande, ni aux Pays-bas nous n’avons constaté pareille métamorphose. Ces dernières semaines, le petit théâtre français nous a paru effarant; souvent, nous avons observé cet étrange et morbide carnaval en fronçant le sourcil: masques bleus, méfiance inquiète des gens dès que quelqu’un éternue, distance physique, hésitation face à l’étranger, alignement de pantins tous les mètres, chacun sur sa ligne; détours pour éviter de croiser l’autre de trop près, absurdité sans nom qui oblige au port du masque pour entrer dans un restaurant mais autorise qu’on l’enlève sitôt qu’on est assis, qui interdit les réunions familiales mais autorise la promiscuité dans les transports; prohibition, couvre-feu, propagande entretenue par les médias mainstream à la solde de quelques grandes fortunes, chiffres donnés bruts, sans recul ni analyse; appels à la délation, inexorable délitement du tissu social…

Nous n’avions vu cela nulle part ailleurs…

Nous avons la très désagréable impression de baigner dans une dystopie, mais tragiquement parodique, façon Terry Gilliam.
Du reste, le motif choisi par les autorités pour exhorter au port du masque rappelle certaines affiches des arrière-plans du film Brazil.


Elle est intéressante cette affiche! La stylisation va fort loin: un visage bâillonné et sans regard. Mais que reste-t-il donc au citoyen désormais muet et aveugle? Les oreilles. Les oreilles pour bien entendre les injonctions.

Soyons clairs: nous sommes partis pour échapper au confinement, non pas celui, exceptionnel et temporaire, qu’ont vécu plusieurs milliards d’êtres humains (et que vivent encore certains) , mais celui, ordinaire et perpétuel que vit la quasi totalité de l’humanité en temps normal, et auquel elle retournera sitôt que la crise sanitaire sera achevée, peut-être en pire si chacun accepte, en bon galérien docile, de courber l’échine pour remettre à flot un bateau qui prend pourtant l’eau de toutes parts…

Je sais que beaucoup ont le sentiment de ne pas être propriétaires de leur vie depuis que la Covid-19 fait le siège de la planète: il faut obéir aux injonctions contradictoires du gouvernement, tendre son autorisation de sortie aux garde-chiourmes sitôt qu’on veut faire pisser le chien ou acheter une baguette de pain, accepter de rester cloîtré chez soi en attendant des jours meilleurs. Mais étions-nous propriétaires de notre vie avant? Étions-nous libres?
Être libre, ce serait donc se lever 5 ou 6 jours sur 7 (parfois plus) à heure fixe, emprunter son véhicule ou un transport en commun pour se rendre au travail, bosser bosser bosser (en acceptant parfois – souvent- d’accomplir des tâches d’une confondante inanité), revenir chez soi par les mêmes moyens, regarder la télévision (où l’on vous dit que le monde va mal, que l’économie va mal, que vous allez mal), recommencer le lendemain, 46 semaines sur 51 pour la plupart, pendant 42 ans et des poussières de votre vie (pour le moment) pour finir en EHPAD où on vous laissera crever sans état d’âme en cas de pandémie? Être libre, ce serait donc ne pas être maître de son temps, ne pas être maître de sa vie? Voilà qui est pour le moins curieux! 

J’ose croire que l’apparente privation de liberté que subissent actuellement bien des nations débouchera sur la prise de conscience que c’est en fait pire en temps normal, parce qu’en temps normal, la privation de liberté est consentie, acceptée, réclamée même! Mais j’ai bien peur qu’à l’issue de cette première  pandémie du XXIe siècle (qui n’est hélas ni la dernière ni la plus grave), bien des citoyens acceptent que le contrôle ait désormais pignon sur rue. Les drones vont vite nous devenir aussi familiers que les caméras de « vidéoprotection » (puisque le terme « vidéosurveillance » est politiquement incorrect), on ne pourra plus voyager sans certificats médicaux, voire sans cette puce qu’on nous annonce déjà et où seront notés tous nos antécédents de santé (et plus si affinités).


Alors, à l’instar du Sam Lowry de Brazil, que nous restera-t-il pour échapper à l’absurdité confondante de ce monde hyperpolicé où les autorités entretiendront la peur, si ce n’est le rêve (mais celui que l’on fait en dormant) et la folie? Mais même là, dans ces territoires intimes, on viendra nous chercher à grands renforts de milices casquées pour nous livrer à la vindicte moutonnière, on nous exposera comme de méchants et dangereux séparatistes. Et, comme le Winston d’Orwell, on nous lavera le cerveau pour nous réintégrer dans la machine, petits rouages sans nom et sans autre finalité que de tourner en rond avec l’illusion de servir à quelque chose.