En rade…

(Diptyque sucré-salé)

Dans tous les ports du monde, des bateaux sont montés sur cales, exhibant avec impudeur leur étrave et les craquelures de leur peinture. Ils attendent étoupe et goudron, verni et drisses nouvelles.
Ainsi en rade nous sommes. Mais contrairement à Jacques Marles, bonne est notre fortune car même si les ports lointains nous sont désormais interdits, nous sommes encore libres et nous vivons dans les ors d’un éternel été. Le ciel est toujours bleu. Il fait chaud, 34° en moyenne, avec un ressenti de 38. Aussi vivons-nous nus. Notre hutte de bois est ceinte d’arbres et de fleurs ; nul ne nous voit.

La mer de Chine est particulièrement chaude dans le golfe de Thaïlande. Se baigner n’est absolument pas rafraîchissant, en tout cas ni à l’aube ni au crépuscule où la température de l’eau est supérieure à celle de l’air. Nous nous baignons quand même trois fois par jour, à deux cents mètres de notre logement, parfois plus loin, comme le jour où nous avons fait onze kilomètres à vélo pour voir si là-bas les plages étaient aussi désertes qu’ici. Elles le sont. Qu’on imagine des dizaines et des dizaines de kilomètres de sable blanc jaune bordé de palmiers sans presque personne, si ce n’est parfois un promeneur ou un bateau de pêche qui rentre.

Allongés sur le sable, nous regardons les palmes des cocotiers se balancer.

Nous nous baignons dans les eaux miraculeuses du couchant et dans les aquarelles du levant.

Le matin, le monde alentour est plein de cigales et d’oiseaux chanteurs. Le soir, des piquiers viennent se reposer sur les fils, un aigle pêche dans les vagues, les geckos attendent près de la lampe de la terrasse, une grenouille vient visiter notre salle de bain, un tree snake se laisse soudain tomber du toit dans les bambous.

Notre amie la grenouille nous a suivis d’un bungalow à l’autre: elle s’était cachée dans le sac à dos de Célia.
Tree snake

Rien que des choses simples, élémentaires. Nous sommes heureux de boire de l’eau fraîche, de manger des mangues (ce matin, sur la route du marché, nous en avons ramassé 17 petites), des pastèques sucrées et d’énormes ananas qu’on jurerait verts alors qu’ils sont juste parfaits.

Comme dans les environs il y a quelques résidents occidentaux, notamment des français et italiens, on trouve du pain et des croissants, des olives Crespo, du fromage, de la coppa, de l’huile d’olive et même des glaces Magnum! Mais pas de chocolat, hélas.
Nous vivons au ralenti comme la plupart des habitants de la planète terre en ces temps viraux. Depuis ce matin, nul ne peut plus pénétrer dans la province où nous sommes, le Nakhon Si Thammarat. Nous voilà retranchés comme dans une forteresse!
Ce matin, nous avons changé de logement. Supershy (c’est ainsi que nous entendons le prénom de notre hôte mais en Thaï cela s’écrit bien sûr autrement et cela n’a certainement pas le sens de super timide) a gracieusement accepté que nous occupions pour le même prix une petite maison avec deux pièces et une cuisine extérieure.

Notre cuisine!

Jusque-là, nous avons cuisiné sur notre réchaud à essence avec notre dînette en titane. Mais on peut faire de la cuisine élaborée avec peu de choses…

Chapatis
Curry

Thekla, notre voisine allemande, est venue longuement nous entretenir de ses hésitations : doit-elle partir ou rester? Elle voudrait que nous nourrissions un chien du voisinage qu’elle a pris en affection. Elle a peur. Peur de partir. Peur de rester. Peur de ne pas avoir la bonne assurance. Peur d’elle-même.
Elle nous demande si nous, nous n’avons pas peur. « Peur de quoi? demande Célia. Du virus? »
J’aimerais lui dire bien des choses à cette gentille dame qui souvent a les larmes au bord des yeux, mais mon anglais n’arrive pas à suivre le flux de mes pensées. J’aimerais lui raconter un peu notre histoire, pour qu’elle comprenne pourquoi nous restons. J’aimerais lui dire que nous sommes partis errer autour du monde le 1er juillet 2019; que nous avons traversé le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Iran, le Népal, l’Inde, la Birmanie, le Cambodge.

Au Kirghizstan
En Ouzbékistan
Au Turkménistan
Au Kurdistan (Iran)

Que nous avons côtoyé quelques géants, le Pic Lénine, le Dhaulagiri, franchi le col du Thorung La, que nous nous sommes baignés à Hormuz dans le plancton luminescent, que nous avons nagé avec des requins, vu des dauphins, des éléphants et des rhinocéros sauvages, des multitudes d’oiseaux, des araignées et des serpents…

Le Pic Lénine (Kirghizistan )
Le Dhaulagiri (Népal)

Que nous avons mangé des kilos de glace au safran, du riz, du riz et encore du riz, des Dosas, des Shan nooddles, du Lagman et quelques mets bizarres : criquets, scorpions, tarentules…

En Iran
Avec Axel et Chloé en Inde
Dosas, avec Chloé

Lui dire que nous avons dormi dehors, sous la tente ou à la belle étoile, dans des dortoirs, chez des gens qui n’avaient rien, chez des gens qui avaient tout, dans des chambres d’hôtel à achever un neurasthénique, dans des bungalows à dix mètres de la mer.

Kirghizistan
Hormuz (Iran)
Chez Elvira à Karakol (Kirghizistan)
Au Cambodge avec Christian

Que nous avons marché jusqu’à la corde de nos godasses, fait du stop,  pris de lents trains grinçants, des bus rouillés, des taxis collectifs, des rickshaws et des Marchroutkas…

En stop en Thaïlande avec Chloé et Vincent

Que nous pensions le monde vaste mais qu’en vérité il est tout petit puisqu’un virus né en Chine a fait le tour du monde en moins de quatre mois.

Une à une les frontières se sont fermées devant nous. Nous devions prendre un avion en Malaisie, mais la Malaisie a fermé ses portes. Nous devions prendre un avion pour la Nouvelle-Zélande, mais ce pays aussi s’est claquemuré. Le Cambodge, où est bloqué mon frère, le Laos, oú sont bloqués ma fille et son compagnon, le Vietnam, l’Indonésie, l’Australie aussi. Marius et Shin, que nous avions rencontrés sur l’île d’Hormuz sont eux bloqués en Colombie. En vérité c’est le monde entier qui s’est enfermé à double tour. Chacun chez soi avec son virus. L’étranger est devenu non grata. Pourtant, c’est le même virus partout. Le même.
Nous avons mondialisé le pire.
Le pire, ce n’est pas ce virus. Le pire, c’est ce qu’il y a derrière. Je ne parle pas du pangolin ou des chauves-souris, non, mais de ce que nous avons fait à la planète. C’est l’urbanisation démentielle, la déforestation irréfléchie, l’industrialisation effrénées, l’élevage concentrationnaire qui ont ouvert la voie à des virus et des microbes qui jusque là restaient sagement tapis dans le poil ou les écailles des animaux. Nous avons empiété sur tous les territoires; pire, nous les avons détruits. Nous commençons à en payer le prix, et ce n’est que le début. Nous avons été assez fous pour donner des vaches à manger à des vaches, pour remplacer les forêts primaires par des palmiers à huile ou par des champs de soja sans fin, assez fous pour polymériser les océans jusqu’à créer un continent de plastique. Partout où nous sommes allés, nous avons vu la beauté du monde souillée par nos immondices. L’empreinte sale de l’activité humaine est partout. Notre vésanie est sans limite.

Sur le Pic Lénine
Dans l’Himalaya
Plage indienne
Plage de Thaïlande

Et voilà qu’un minuscule virus nous remet à notre place! Car ce n’est qu’un tout petit virus que ce coronavirus-là; ce n’est ni la peste ni le choléra! Et pourtant nous frémissons! Soudain nous avons peur. La nature se rappelle à nous.
J’avoue que nous avons souri à considérer cette peur de là où nous sommes, cette panique délirante qui a conduit certains à se ruer dans les grandes surfaces, à stocker du papier toilette et des pâtes et à hurler à la fin du monde. L’éloignement nous place dans la position d’un Candide, tout étonné de ce qu’il voit. Nous avons bien vu les contradictions de ce monde, et de la France en particulier. Contradictions des politiques – les nôtres sont parmi les plus cyniques du monde occidental! – qui ont sous-estimé le coronavirus et qui maintenant le présentent comme un dangereux adversaire auquel il faut faire la guerre, mais pas avant les élections! Contradictions des gens de la rue qui ont laissé le service public être démantelé – qui parfois même l’ont appelé de leurs vœux- et qui maintenant applaudissent le sacrifice (car c’en est un) des soignants qu’on envoie au front. Mais il est trop tard. « En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : «L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes. » écrit Frédéric Lordon sur son blog. Oui, nous y sommes!
J’ai souri aussi à imaginer les parents cloîtrés avec leur progéniture, condamnés à leur faire l’école. J’en sais qui appellent déjà au secours: peut-être comprendront-ils alors la difficulté des profs dont le métier est justement d’être enfermés avec des gosses, non pas un ou deux, mais trente-six!
Oui, j’espère que les gens comprendront. Qu’ils se réveilleront ensuite. Car quoi, le niveau mondial de pollution a baissé, il paraît que les eaux de Venise sont à nouveau claires, que des dauphins sont revenus là où on n’en avait plus vu depuis des lustres. En fait, le monde se porte mieux sans nous. Et il se portera encore mieux le jour où il cessera de nous porter. Quand il sera guéri de nous.
Mais peut-être pourrions-nous infléchir notre folle course avant, changer de route, arrêter de stocker du vent et de consumer nos vies pour rien. Arrêter de faire la guerre à la planète et d’en être, non pas le coronavirus, mais le cancer.
Mais à vrai dire, j’ai un peu de mal à y croire. A la fin de La Peste de Camus, seul le docteur Rieux semble tirer la leçon du fléau qui s’est abattu sur sa ville pendant des mois, les autres chantent et dansent. Comme si déjà ils avaient tout oublié.

Oui, j’aimerais lui dire tout cela à Thekla notre voisine, et au final je ne lui dis pas grand chose, surtout pas que si elle part elle le regrettera. Et pourtant elle le regrettera. Qu’aura-t-elle gagné à s’enfermer en Allemagne si ce n’est la solitude et un illusoire sentiment de sécurité? Ici, on peut encore échapper à la pensée obsessionnelle qui s’est emparée du monde, on n’a pas à fournir de puériles autorisations de sortie ni à supporter l’invisible présence de zélés ilotes prêts à vous dénoncer au moindre faux pas. Ici, on a encore le temps et l’envie de goûter la vie . Et elle est sucrée-salée, la vie, piquante : fruits, océan et piment.

Alors levons un toast de ce cocktail: « Lehaïm! » comme on dit en hébreu. A la vie!

A la vie!













6 réflexions sur « En rade… »

  1. Vos témoignages résument les conséquences de la mondialisation et notamment la pollution de la planète que vous parcourez, les maladies le cancer le covid, le stress…résultat des systèmes capitalistes, industriels …..vos images offrant des paysages idylliques, en période de confinement sont salutaires….
    Donc à la Vie?
    Et bon voyage à vous

  2. Merci de ces magnifiques témoignages, nous espérons que la planète va reprendre assez vite un aspect normal (et pas débridé comme nous l’avons connu) et que vous pourrez reprendre votre périple.
    Nous nous sommes rencontré au Népal en novembre 2019, nous avons aussi fait le tour des Annapurna et nous nous sommes vu dans une petite rue de Katmandou près de nos hôtels la veille de votre départ. Christiane et Gérard (Belges).

    1. Bonjour! Merci à vous de nous lire. Nous nous souvenons parfaitement de vous. Nous espérons pouvoir repartir en transhumances mais la conjoncture n’est guère favorable pour le moment. En espérant vous croiser à nouveau quelque part sur la planète.🌎🌞

  3. c’est exactement ça , bravo à vous 2 pour cette belle analyse
    plein de bisous et courage et surtout profitez quand meme de ce bel endroit
    nini patrice dans notre petit paradis à st clément

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