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On demande rarement aux gens qui ils sont, mais plus volontiers ce qu’ils font dans la vie, comme si finalement nous nous réduisions à n’être que ce que nous faisons. L’un a été professeur de lettres; l’autre, infirmière. Pendant au moins deux ans, nous allons cesser d’ « être notre profession » pour devenir de simples voyageurs, des errants qui parcourent le monde sans rien faire de productif, au sens où l’entend notre « civilisation ». Nous ne partons pas en vacances car qui dit vacances, dit travail, et donc salaire. Nous n’aurons ni travail ni salaire. Nous n’aurons pas non plus d’adresse puisque nous ne laissons derrière nous ni maison ni appartement. Nous n’aurons donc pas de trousseau de clés pour alourdir nos poches. Nous partons avec chacun un sac sur le dos. Notre toit sera une petite tente de bivouac. Pourquoi faisons-nous cela? Parce qu’on en a envie! Et c’est la meilleure des raisons! Combien de fois dans nos vies sommes-nous vraiment en mesure de faire ce dont nous avons envie? Nous partons aussi pour voir un peu le monde! Pour rire et nous amuser. Pour profiter de la beauté des êtres et des choses. Pour être libres de notre temps. Parce que la vie, c’est maintenant! Alain & Célia

Night bus to Bangkok

Impressions nocturnes…

La dernière fois que nous avions pris un bus de nuit, c’était au mois de mars, à Sianoukville, pour passer, entre deux ports, d’une île cambodgienne à une île thaïlandaise.

Trois mois sans prendre un bus: un record!

Cette nuit, nous allons à Bangkok en longeant la mer. Elle est là, quelque part à main droite, lointaine et cachée. Nous ne la reverrons pas. Au lever du jour, nous serons à Bangkok.

Je ne suis pas sûr de partager l’enthousiasme de Richard Bohringer pour la beauté des villes la nuit. Traverser une ville nocturne, c’est comme suivre un long ruban de lumières, une guirlande, un stroboscope de lueurs et de béton. Réverbères, immeubles, néons, phares des voitures, réverbères, immeubles, néons, phares des voitures; sans cesse; avec parfois l’impression que les villes n’en finissent pas de se dérouler, qu’à peine sorti d’une agglomération (en l’occurrence, le terme est affreusement parfait), on entre dans une autre, tant il est vrai que les hommes ont crû et se sont multipliés…

Leurs villes sont laides, aux hommes, ce sont des parchemins d’asphalte qui racontent tous la même histoire: zones industrielles, artisanales, commerciales, avec les mêmes enseignes, les mêmes voitures qui passent, les mêmes ponts qui enjambent les quatre-voies, entrelacs des échangeurs comme des reptations minérales et métalliques, arbres cacochymes et tordus entre deux voies, banlieues tristes avec les mêmes immeubles tristes, plus ou moins hauts, plus ou moins laids, hypnotique déroulement des fils électriques et des glissières de béton…

Les bus de nuit ne pénètrent que rarement dans le cœur des villes; ils font halte dans des hubs commerciaux et impersonnels, illuminés comme des sapins de Noël, où l’on peut manger et boire à n’importe quelle heure; dans d’immenses stations services et des gares routières désertes, perdues à la périphérie des mégapoles.
Pourtant, jamais on ne ressent autant la présence humaine que dans un bus de nuit, alors que tout le monde dort.
On passe, enfermé dans une bulle climatisée sur roues, on a souvent froid alors que dehors il fait chaud, on ne sait pas comment se mettre sur le siège pour tenter de dormir, alors souvent on ne dort pas; on arrive au petit jour et tout ensuqué au sortir du bus, il faut affronter les hordes de solliciteurs qui proposent un taxi, un hôtel; souvent marcher, longtemps, prendre un autre bus, un train, un taxi, un avion…

Bus terminal Bangkok


A Bangkok, nous sommes arrivés à 5 heures du matin avec nos gros sacs; nous avons enjambé une six voies pour prendre un bus de ville, puis un train jusqu’à l’aéroport. Notre avion est à 2 heures du matin. L’attente va être longue.

Hall désert…

L’aéroport est désert. 9 vols sur 10 sont annulés. Il y a plus d’employés que de voyageurs. C’est une étrange atmosphère. En temps normal déjà, un aéroport est un lieu insolite, un non-lieu en fait, mais là c’est encore pire. Les halls sont vides, vidés par la Covid; le carrelage blanc, immaculé, puisque presque personne ne passe, brille à la lumière des doubles néons.

Au contrôle, on nous a collé une pastille bleue sur l’épaule gauche, c’est que nous avons franchi la barrière des caméras thermiques sans susciter le soupçon: nous n’avons  pas de fièvre. Nous nous sommes posés au troisième niveau, en face des bureaux vitrés de la Finnair et de la British Airways.
Tout est fermé. Il faut attendre. Quelque chose comme seize heures…


L’attente est une composante essentielle du voyage.